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La recherche au jour le jour - Blog de l'estuaire

Le Département de la Gironde et la Région Aquitaine considèrent le patrimoine estuarien comme un élément essentiel de leur identité et attachent un intérêt majeur à sa valorisation. Sa prise en compte dans les politiques territoriales, aussi bien sur le volet naturel et culturel que touristique et économique, s’avère une nécessité. Afin de constituer un socle de connaissances indispensable à leur mise en place, une étude d’inventaire des communes riveraines de l’estuaire est donc lancée en 2009. Cette étude s’appuie sur un programme et des objectifs qui traduisent une mise en perspective globale du patrimoine. La grande qualité des paysages et l’intérêt porté aux questions environnementales sont notamment une forte incitation à prendre en compte les structures paysagères dans le cadre de l’enquête historique et topographique.

Nous vous proposons de suivre à travers ce blog l’avancée du programme de recherches sur l’estuaire de la Gironde.

Le Nid médocain à Cantenac : du préventorium à la vigne

mercredi 25 mai 2016

Les bâtiments en 2010 (photo C. Bordes).
Carte postale : le Nid Médocain (collection particulière).
Carte postale : le Nid Médocain (collection particulière).
Campagne de prévention initiée par la fondation Rockefeller (collection particulière).

La lutte contre la tuberculose est une des préoccupations majeures du début du XXe siècle. Des grands centres de soins aux petites structures départementales, comme celle de Cantenac, la France part en guerre contre la maladie, jusqu’à son éradication complète dans les années 1970.


À la fin de la Première Guerre mondiale, la tuberculose emporte encore 150 000 personnes par an. En 1919, la loi Honnorat promeut un équipement préventif sur l’ensemble du territoire national. La création de sanatoriums, préventoriums, aériums et autres dispensaires est rendue possible par le consortium financier conjuguant État, départements et fonds américains. D’ailleurs, la "Mission américaine de préservation contre la tuberculose" - ou Fondation Rockefeller - s’installe en France dès 1917 et diffuse de nombreuses campagnes préventives utilisant l’humour. Dans les départements, des relais sont assurés par des personnalités de la médecine comme le professeur Xavier Arnozan à Bordeaux, adjoint au maire et délégué à l’hygiène publique.

En Gironde, les établissements phares sont ceux des bords de côte. Le sanatorium d’Armengaud à Arcachon, la fondation Wallerstein à Arès et l’aérium du Moutchic sur les rives de l’étang de Lacanau accueillent des centaines de patients. Le département en compte 22 de ce type en 1941.

Le bon air souffle également dans les vignes puisque l’aérium ou préventorium "de plaine" de Cantenac est créé en 1923. Il est baptisé "le nid médocain", sorte de pouponnière moderne pour enfants de 1 à 5 ans issus de parents tuberculeux. Les locaux choisis sont ceux que le cardinal bordelais Ferdinand Donnet avait fait construire entre 1862 et 1877 à l’entrée du village d’Issan, en lieu et place de parcelles de vignes. Ils étaient composés d’une maison d’habitation à trois travées, d’une petite chapelle et de bâtiments de dépendance, destinés dès cette époque sans doute à l'accueil d'enfants. La modestie des bâtiments permit toutefois d'y installer 60 lits (dont 10 de lazaret) et de prendre des bains d’air.

La gestion revient à la Fédération girondine des œuvres antituberculeuses sous l’autorité de la présidente du conseil d’administration Laure Lawton, née Lalande, propriétaire du château voisin de Cantenac-Brown.

Après la guerre, la découverte d’antibiotiques efficaces neutralise progressivement la maladie et, avec elle, les bâtiments de soin. Le "nid médocain" est converti en maison dédiée à l'enfance, transférée en 2004 à Blanquefort. Inoccupés, les bâtiments sont démolis en 2011. Quant au terrain, situé sur de belles graves en appellation Margaux, il est rapidement planté en vignes, retrouvant  dès lors sa vocation viticole d’autrefois.

  • Florian Grollimund

A consulter :

-Fédération Girondine des oeuvres antituberculeuses, reconnue d´utilité publique par décret du 5 janvier 1921. Préfecture de la Gironde. Le Nid Médocain. Cantenac-Margaux. Impr. Delmas, Chapon, Gounouilhou, 1925.

-Site internet : http://www.le-temps-des-instituteurs.fr/doc-la-tuberculose.html

Les travaux cyclopéens de l’île Cazeau

lundi 11 avril 2016

Lithographie d’A. Dorlhiac, datée 1889, photographie d’Alphonse Terpereau, AD Gironde 8 Fi 104.
Lithographie, détail, AD Gironde 8 Fi 104.
Croquis du rescindement des îles, 1902, AD Gironde SP 2928.
Croquis avec emplacement du château, 1902, AD Gironde SP 2928.
Rives de l'île Cazeau (phot. Adrienne Barroche, 2012).

L’archipel, qui s’étire entre Macau et Pauillac dans les eaux tumultueuses de l’estuaire de la Gironde, est le fruit des courants et des limons charriés au gré des marées. Ces espaces mouvants, prétendûment sauvages et naturels, ont pourtant été domptés et façonnés par l’homme afin d’améliorer la navigation jusqu’à Bordeaux.


Au milieu du XIXe siècle, trois îles jusqu’alors distinctes – Cazeau, la plus au sud, l’île du Nord puis l’île Verte – ont été réunies pour former un vaste territoire continu, long de treize kilomètres. Cette île ainsi redessinée divise les courants entre le bras de Macau et la passe du Bec d’Ambès. Une digue aménagée sur le premier doit orienter les eaux vers la deuxième ainsi privilégiée pour la navigation. Toutefois, ce passage à la confluence de la Garonne et de la Dordogne reste délicat et les bateaux sont contraints de décharger à Pauillac pour éviter l’enlisement en gagnant Bordeaux.

À la suite de nombreuses enquêtes, de commissions successives, les travaux d'amélioration de la Garonne maritime et de la Gironde supérieure sont déclarés d'utilité publique par la loi du 3 août 1881. Ils consistent notamment au "rescindement" de l'île Cazeau, de l'île du Nord et de l'île Verte afin d’établir un lit plus large et plus profond de la rivière, trois mètres au-dessous de l'étiage.

L’entreprise Vernaudon frères engage ce chantier titanesque à partir de 1885 : il s’agit de rogner l’île, d’ "excaver" plusieurs bassins, à l’abri d’une digue temporaire puis de laisser l’eau gagner ces zones et affleurer les nouvelles berges bien rectilignes. Une lithographie d’A. Dorlhiac permet de mesurer l’ampleur des travaux, qui bouleversent profondément cette île. Jusqu’alors une vaste exploitation viticole y était établie, autour d'un château qui produisait quelque 200 tonneaux de vin de palus. Si certains bâtiments sont dans un premier temps conservés pour loger les ouvriers, d’autres doivent être détruits pour creuser les bassins. En 1886, les entrepreneurs souhaitent créer une école pour les enfants des familles installées provisoirement pour les travaux : on dénombre alors 200 adultes et 25 enfants. L’Administration des Domaines cède aux frères Vernaudon les parties de l’île non concernées par les aménagements, où sont encore cultivés de la vigne et des artichauts. Situé sur la zone à excaver, le château est finalement détruit en 1888.

De nombreuses machines sont nécessaires pour le dragage et le déblaiement des terres : excavateurs, locomotives et wagons, remorqueurs mais aussi des dragues à refoulement spécialement conçues par les entrepreneurs Vernaudon. La mise en œuvre est laborieuse tandis que les résultats escomptés sont peu probants. Les travaux sont suspendus puis définitivement arrêtés par décision ministérielle du 19 avril 1894 : les entrepreneurs engagent alors une longue procédure, laissant les ingénieurs se déchirer à nouveau sur les solutions à apporter au problème d’envasement.

Au début du XXe siècle, le calme revient sur l’île. Amputée, elle n’en demeure pas moins fertile : les sables et vases extraits lors des travaux ont formé de petits monticules de terre argilo-silicieuse favorable à la culture de l’artichaut et de l’asperge. Le nouveau propriétaire y fait travailler des métayers disposant chacun d’une maison au centre ou en bordure de la pièce qu’ils cultivent. S’y pratique également l’élevage de vaches laitières et de veaux.

De ces cultures passées et de ces chantiers avortés, l’île désormais inhabitée ne garde que peu de traces. Seules quelques ruines subsistent encore sur les rives, livrées à l’érosion des courants du chenal de navigation. Jour et nuit, la drague lutte encore contre l’envasement irrémédiable afin de maintenir la navigation sur l’estuaire.

  • Claire Steimer