Publié le 13 avril 2016 dans Vallée de la Vézère

L'organisation de l'habitat : état des lieux dans la haute vallée de la Vézère (fin)

Patrimoine domestique, Architecture commerciale
 

L'organisation de l'habitat : état des lieux dans la haute vallée de la Vézère (fin)

Ce troisième et dernier billet consacré à l'organisation de l'habitat dans la haute vallée de la Vézère s’intéresse à un autre exemple de translation du siège d’une paroisse vers un nouveau site, phénomène particulièrement éclairant sur ce territoire et que nous avons rencontré à nouveau aux Farges.

 

Comme à Montignac, le site primitif se trouvait en bordure de la Vézère - dans un lieu appelé Le Cheylard. Ce cas est toutefois bien différent des précédents, tant par sa topographie, son environnement paysager et ses vestiges conservés. Que l'on en juge.

Au sommet de la colline du Cheylard culminant à un peu plus de 200 m d'altitude - la population locale parle encore de la "montagne" au XIXe siècle[1] - sur la rive droite de la Vézère, était autrefois un noyau paroissial, avec son église, son presbytère, un manoir et des habitations (fig. 1).

L'occupation du site est ancienne puisque des fragments de céramiques antiques y ont été découverts. Le lieu porte encore les ruines de l'église paroissiale, qui fut édifiée, selon toute vraisemblance, entre le IXe et le XIIe siècle. Son ancien vocable, à Sainte-Marie (remplacé plus tard par celui de Saint-Barthélemy), et la présence d'un appareillage en opus spicatum (en arête de poisson) en partie basse de la nef, en alternance avec des assises en petit appareil de pierres carrées, suggèrent cette datation. Contrairement à la tradition de le placer en façade occidentale, le clocher-mur marque ici la transition entre la nef et le choeur, peu développé et de plan carré, qui était couvert d'une voûte en berceau (fig. 2).

L'église du Cheylard forme un ensemble cohérent - bien que beaucoup plus tardif - avec son presbytère du XVIe siècle situé à proximité. La porte d'entrée de celui-ci est couverte d'un linteau en bâtière orné d'un calice, d'un ostensoir et d'un ciboire, qui attestent la vocation de l'édifice (fig. 3). La construction de ce presbytère après la guerre de Cent Ans laisse présumer que le site a connu un regain d'activité à ce moment crucial de l'histoire de la vallée.

Enfin, la colline du Cheylard comprend, à une dizaine de mètres au nord de l'église, un ancien manoir seigneurial des années 1520-1540. Autant qu'on puisse en juger par la carte de Belleyme levée en 1768, ce domaine noble devait être quasi exclusivement dédié à la viticulture : la colline est entièrement plantée en vigne, autour de la maison noble et jusqu'en bordure de la Vézère (fig. 4). Le paysage du site était donc autrefois, sous l'Ancien régime, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, uniquement constitué de feuillus. Et les seules traces de cette activité viticole disparue ne sont plus aujourd'hui que des murets en pierre sèche de délimitation des parcelles et une fontaine isolée au milieu des bois. L'ancien manoir Du Cheylard est donc un nouvel exemple d'un domaine viticole noble dans la vallée de la Vézère ; comme ailleurs, la contagion du phylloxéra dans la décennie 1880 aura tout ravagé[2].

C'est au milieu du XVIIIe siècle, sous l'impulsion de François de Rupin, le curé du village, que le noyau paroissial fut déplacé au chef-lieu actuel. En effet, la colline aux pentes abruptes, désertée progressivement par ses habitants, s'est vue rejeter au profit du hameau des Farges, à deux kilomètres plus au nord, sur un site moins élevé et donc plus accessible. Surtout, ce nouveau site présentait l'énorme avantage d'être situé sur un axe commercial important nouvellement recréé : la route royale de Brive, qui relie Limoges à Périgueux et au Bordelais. C'est aussi  à ce moment que la chapelle construite vers 1700 est érigée en église paroissiale (fig. 5). Malgré ce transfert, les habitants encore attachés à l'ancien site ont continué d'enterrer leurs morts dans le cimetière du Cheylard.

Pour conclure sur la question des mouvements de population aux époques anciennes dans la vallée de la Vézère, il apparaît clairement que ce sont toujours des raisons pratiques et économiques, soit de protection, soit d'accessibilité pour les échanges commerciaux, qui ont engendré ces translations d'un site à un autre. Et celles-ci ont toujours eu pour effet la ruine, voire la disparition complète des sites délaissés, de sorte que, sans des recherches en archives et de terrain comme celles que nous menons actuellement dans la vallée de la Vézère, ces sites resteraient dans l'oubli.

Au-delà de la question de la réunion des hommes, c'est celle des pouvoirs en place, qu'ils soient ecclésiastiques ou seigneuriaux, qui est posée, car ce sont eux qui ont joué un rôle éminent dans l'organisation des terroirs et dans l'aménagement du paysage.

 

Line BECKER

 

[1] Cette terminologie rappelle celle utilisée au XVIIe siècle à propos de la colline de Lascaux dans l'aveu rendu par le seigneur du manoir du même nom au comte de Périgord. Voir sur le sujet notre Focus : Lascaux avant Lascaux.

[2] Là encore, voir le sujet notre Focus : Lascaux avant Lascaux.

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