Publié le 09 juillet 2018 dans Vallée de la Vézère

Les jardins de la vallée de la Vézère au tournant du XVIIe siècle : une (r)évolution paysagère et architecturale

Vallée de la Vézère, Parcs et jardins

Pour faire suite au billet de ma collègue Claire Steimer sur les jardins estuariens, voici en contrepoint le cas stimulant de quatre châteaux de la vallée de la Vézère qui illustrent précisément l’apport de l’Inventaire à la connaissance des jardins. À un moment-clef de l’histoire du Périgord, loin de la métropole provinciale et des berges de l’estuaire de la Gironde, des gentilshommes ont eux aussi voulu jouir de l’agrément de lieux d’exception.

 

 

« Pas de château sans jardin » affirme Jean Guillaume en 1999. Dans deux articles lumineux, l’historien de l’art montre comment la relation entre le château et le jardin a changé du tout au tout en France du XVe au XVIIe siècle [1]. Cette extraordinaire transformation, qui a d’abord lieu dans les grands chantiers nationaux, d’Amboise à Vaux-le-Vicomte, se remarque également – certes à une autre échelle et plus tardivement – dans la vallée de la Vézère à partir de la fin du XVIe siècle. Dans les quatre cas ici succinctement présentés [2], la création de jardins va de pair avec l’agrandissement et l’embellissement de la demeure.

Le château de Losse (Thonac)

La plus ancienne manifestation de ce phénomène repérée dans la vallée se voit au château que Jean de Losse, arrivé au faîte de sa gloire, décide de transformer radicalement à partir de 1570. À côté de la grande et belle demeure alors entièrement rhabillée, le capitaine des gardes du roi au Louvre et gouverneur d’une partie de la Guyenne décide d’aménager un vaste jardin (env. 155 x 75 m) bordant la Vézère et d’accès facile depuis le grand logis par un pont. Dès ce moment, l’extension du jardin s’accompagne du remplacement du haut mur de clôture traditionnel par un simple garde-corps pour offrir des échappées visuelles sur la rivière et le paysage alentour. S’y ajoute l’agrément d’un pavillon élevé au fond du clos au plus loin du château. Le seigneur peut s’y retirer au calme, jouir de la fraîcheur de l’eau, contempler les parterres, écouter de la musique ou prendre une collation.

La Grande Filolie (Saint-Amand-de-Coly)

Peu après avoir acquis d’Henri IV l’érection de sa seigneurie en plein-fief (1598) et négocié pour son fils aîné un mariage très favorable (1600), Jean de Beaulieu engage à La Filolie d’importants travaux, qui sont le fruit d’une réflexion élaborée où l’eau tient une place originale.

Le petit « repaire noble » organisé autour d’une cour réduite (env. 30 x 23 m) s’ennoblit par la construction d’un grand corps de logis, disposé irrégulièrement par rapport aux bâtiments préexistants, mais parallèlement au cours d’un ruisseau afin de donner des vues sur les parterres d’un ample jardin carré (env. 93 x 92 m) créé sur le terrain plat du fond de vallée. Le ruisseau, canalisé, constitue l'axe de composition central des parterres, tandis que de petits canaux perpendiculaires ferment ceux-ci au nord et au sud. La pente du coteau entre le nouveau corps de logis et les parterres est enfin traitée en terrasses pour offrir des vues surplombantes.

Le château d’Auberoche (Fanlac)

Les transformations d’Auberoche semblent trouver leur origine dans un processus similaire à ceux de La Grande Filolie et de Sauveboeuf : Jean de La Bermondie reçoit d’abord d’Henri IV le droit de justice de la paroisse de Fanlac (1598), puis le collier de l’ordre royal de Saint-Michel (1609), avant d’obtenir de Louis XIII l’érection de sa terre en vicomté (1616). C’est au cours de cette période charnière qu’Auberoche, modeste maison noble isolée, devient un château doté de longues ailes encadrant une cour régulière et flanqué de tours. Comme attendu, les espaces ouverts de la nouvelle demeure font l’objet de toutes les attentions, à commencer par la cour : ornée d’une fontaine en son centre, elle est aménagée en terrasses bordées de balustrades et reliées par de petits escaliers, selon une composition qui n’est pas sans rappeler certains modèles proposés par Jacques Androuet du Cerceau [3]. Faisant face au château de l’autre côté du chemin d’accès, le grand jardin carré (env. 110 x 105 m) comprend une terrasse haute et un jardin bas bordé au fond par le ruisseau d’Auberoche.

Le château de Sauveboeuf (Aubas) [4]

Jean de Ferrières acquiert en 1599 et 1600 les droits de haute, moyenne et basse justice sur les paroisses d’Aubas et du Cheylard (aujourd’hui Les Farges), acquisitions qui reviennent à l’érection de la seigneurie de Sauvebœuf, siège de cette nouvelle juridiction, en plein-fief. Ferrières poursuit une brillante carrière en obtenant charges et commandements militaires du roi : gentilhomme de la chambre (1612), colonel d’un régiment d’infanterie à son nom (1615) et maréchal des camps et armées (1621). Là encore, il fallait au propriétaire marquer dans la pierre cette fulgurante ascension et donner à voir l’importance accrue de sa seigneurie.

De retour du siège victorieux de La Rochelle (1622), Ferrières fait rebâtir a novo un grand château dans la courbe que forme la Vézère. Ainsi disposée, la nouvelle demeure est visible de loin et, à l’inverse, elle s’ouvre largement sur un jardin étendu, la vallée et la rivière. Le jardin (env. 200 x 90 m) – le plus important du présent corpus – était situé à l’ouest du château, directement relié à lui, comme à Losse, par un simple pont franchissant le fossé. Le plan cadastral levé en 1813 et des vestiges suggèrent qu’il possédait une grande fontaine (en 4 sur le plan) et, au fond, un petit bâtiment rectangulaire (en 5), certainement une « logette » comme en représente Du Cerceau dans ses modèles gravés. Il s’agissait d’une pièce ouverte et couverte, qui avait une fonction similaire au pavillon de Losse : le seigneur pouvait s’y retirer. Mais le jardin n’était pas le seul lieu de délices de Sauveboeuf. Comme à Auberoche, la cour était aménagée pour l’agrément : des allées pavées [5] recoupaient perpendiculairement son sol en quatre parterres gazonnés dont l’un était occupé par une fontaine monumentale (démontée et transportée en 1927 au château de La Roche, à Clairac, Lot-et-Garonne) [6]. Mieux encore, le pavillon postérieur droit du château où était situé le logis du maître possédait à sa suite, dans l’aile droite en retour, un « promenoir », soit une longue galerie ouverte au premier étage par de grandes arcades libres formant loggia. De là, Ferrières et ses invités pouvaient admirer à loisir l’intérieur de la cour mais aussi, au-delà, au-dessus de l’aile gauche basse (haute de seulement un rez-de-chaussée couvert en terrasse), l’ample jardin. Ces dispositions sont exceptionnelles, y compris dans le reste de la France : l’aile basse en terrasse se voit dès 1500 au château du Verger, en Anjou, mais trouve peu d’exemples par la suite ; la galerie ouverte par de grandes baies libres à l’étage n’a d’équivalent à cette date qu’au château de Séguinot, à Nérac (vers 1595). Enfin, selon le nouvel idéal classique, la demeure marque de son empreinte le paysage alentour : outre le grand jardin et les vergers, de longues allées d’arbres étaient alignées ou ordonnées en fonction de la maison.

Certes, la mise au jour de ce phénomène mériterait d’être évaluée à l’aune d’une recherche plus générale, à l’échelle de l’ancienne province de Guyenne. N’est-ce pas au cours de cette période que s’ouvrent les grands chantiers de Vayres, Cadillac, La Force, Séguinot déjà cité, et tant d’autres, avec des créations jardinières remarquables ? Mais l’étude ici brossée à grands traits de ces quatre petits châteaux suffit à comprendre ce qui s’est joué dans la vallée de la Vézère à la fin du XVIe siècle : le jardin, jusque-là réduit, clos et placé à distance de la demeure, prend une ampleur telle qu’il surpasse désormais la superficie du château auquel il est directement lié ; il gagne en régularité, parfois en étant réglé sur la demeure ; il est démultiplié, la cour devenant elle-même un espace d’agrément avec fontaine et terrasses ; il joue avec la topographie et l’eau, aux prix d’importants travaux de terrassement ou d’adduction. On comprend que, par son luxe et le coût de sa réalisation, le jardin est devenu bien plus qu’un simple lieu de délassement : il rehausse le prestige de la demeure et de son propriétaire. Ces créations jardinières préfigurent les développements des siècles suivants dans la vallée : à Rastignac (La Bachellerie) et au Sablou (Fanlac), la demeure de plan massé est isolée au milieu du jardin et ouvre enfin de tous côtés sur lui.

 

Xavier Pagazani

 

 

[1] Jean Guillaume, « Le jardin mis en ordre. Jardin et château en France du XVe au XVIIe siècle », Jean Guillaume (dir.), Architecture, jardin, paysage. L’environnement du château et de la ville aux XVe et XVIe siècles, Paris : Picard, 1999, p. 103-136 ; _ , « Château, jardin, paysage en France du XVe au XVIIe siècle », Revue de l’art, 1999, n° 124, p. 13-32.

[2] Dossiers bientôt consultables en ligne. Je tiens à remercier vivement les propriétaires de Losse, Auberoche et Sauvebœuf qui ont autorisé l’étude de leur demeure et m’ont aimablement communiqué des renseignements : Jacqueline van der Schueren, Monsieur Rousseau, Claude Douce.

[3] Jacques Androuet du Cerceau, Livre d’architecture… pour bastir aux champs, Paris, 1582 (rééd. : Paris, 1615) : parmi d’autres, voir les modèle n° I, II, III, VI et X ; _ , Recueil manuscrit de la Pierpont Morgan Library, 2006.19 (New-York), s.d. (vers 1570-1580), modèle p. 85.

[4] Un prochain billet sera consacré à Sauveboeuf : je livre ici les premiers résultats.

[5] Marion Druez, en coll. avec Vivien Mathe, Apport de la prospection électrique à la connaissance du site du château de Sauveboeuf (Aubas, Dordogne), Rapport multicopié, ULR Valor/Université de La Rochelle, Février-mars 2007.

[6] Fayolle (marquis de), « La fontaine de Sauvebœuf», Revue de l’Agenais, 1931, p. 56-66.

 

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