Publié le 06 février 2019 dans Vallée de la Vézère

L’analyse des charpentes, un nouvel apport dans les études d’inventaire (suite)

Vallée de la Vézère, Patrimoine domestique, Urbanisme, Architecture commerciale, Architecture artisanale

Lors de notre dernier billet, nous avions laissé en suspens notre étude de l’une des demeures médiévales les plus emblématiques de Montignac. Retour sur ce cas d’école de l’étude du patrimoine architectural dans la vallée de la Vézère.

Comme nous le disions précédemment, les analyses dendrochronologiques réalisées sur dix-neuf échantillons par Christelle Belingard (dendrochronologue et écologue, membre de Géolab – UMR 6042 de l’université de Limoges) attestent que la charpente de cette maison a été mise en œuvre entre 1497 et 1502 [1]. Ces résultats ont notamment confirmé notre hypothèse selon laquelle la demeure avait fait l’objet d’une reconstruction partielle au cours de l’après-guerre de Cent Ans – comme les deux autres maisons médiévales étudiées par nous à Montignac. Restait à préciser l’ampleur de cette campagne de travaux et des autres modifications intervenues depuis lors afin de restituer in fine l’état d’origine de la maison.

Pour préciser les différentes phases de modifications que la maison a subies au fil des siècles, nous nous sommes livrés à l’analyse archéologique de son bâti. Nos efforts se sont tout particulièrement portés sur le mur sur rue (nord-ouest) pour lequel nous avons fait un relevé « pierre à pierre » à l’échelle (fig. 1). Cette opération qui, comme son nom l’indique, consiste à relever chaque pierre est l’occasion de les regarder de près en même temps que les mortiers qui les lient. Cette étape, indispensable, permet non seulement de distinguer les différentes sortes de pierres de taille, moellons et autres matériaux employés, mais surtout de discriminer toutes les reprises dont le mur a fait l’objet : de repérer les irrégularités, les raccords entre maçonneries et la façon dont ces éléments (reprises, parties de maçonnerie, fenêtres, portes, arcades, etc.) s’agencent les uns par rapport aux autres. Ces éléments ou structures discriminés, qui appartiennent soit au bâtiment initial soit aux modifications intervenues après la construction, sont appelés par les archéologues du bâti « unités stratigraphiques construites » (abréviées en USC ou US), chacune d’elles étant précisément délimitée.

Après avoir acquis ces données, l'étape suivante consiste à mettre au net le relevé et à y reporter les informations consignées sur le terrain, spécialement les USC (indiquées par des couleurs distinctes pour plus de lisibilité ; fig. 2).

Une troisième étape, intermédiaire mais fondamentale, permet d’aboutir finalement à la datation du site. Elle modélise en un seul document, sous la forme d’un graphique synthétique, toutes les informations essentielles acquises sur le terrain après les avoir analysées de façon systématique. Cette opération vise à établir les liens chronologiques (en chronologie relative) d’une USC avec ses voisines (telle USC est antérieure, contemporaine ou postérieure à telle autre), et ce pour toutes les USC. Pour ce faire, on utilise un modèle graphique appelé « diagramme de Harris » « ou matrice de Harris » [2] qui représente à l’aide de cases (une case pour une USC) et de traits les rapports qu’entretiennent les USC entre elles : un trait vertical entre deux cases indique une relation temporelle avant/après, un trait horizontal indique que deux USC séparées dans un mur sont en réalité équivalentes, c’est-à-dire contemporaines. Le diagramme stratigraphique brut que l’on obtient se lit du bas (le plus ancien) vers le haut (le plus récent), mais sans échelle de temps.

L’étape suivante (la quatrième) consiste précisément à interpréter le diagramme stratigraphique et à apporter les informations de datation absolue ou relative obtenues soit en laboratoire (dendrochronologie, datation au C14…), soit par des archives, soit encore par datation stylistique ou de mise en œuvre, toutes n’ayant bien sûr pas le même degré de précision ni la même fiabilité. Dans le cas présent, une fois cette opération effectuée, nous pouvions caler plus finement deux des sept phases repérées : l’une grâce aux résultats de l’analyse dendrochronologique de la charpente dont les entraits sont pris dans la maçonnerie haute du mur (USC 16) ; une autre grâce à une photographie prise en 1984 peu avant des travaux de « restitution » (fig. 3). D’autres phases sont également datées en chronologie relative sur critères internes, c’est-à-dire en fonction du type de décor ou de la mise en œuvre. Par exemple, les deux petites fenêtres percées au rez-de-chaussée (USC 10 et 12), de chaque côté d’une arcade d’origine (dont ne subsistent que quatre claveaux), peuvent être datées de la fin du XVe ou du début du XVIe siècle : cadre en pierre de taille à joints épais dans une maçonnerie en moellon, ébrasement à chanfrein droit et petite accolade au centre du linteau les caractérisent ; elles sont à rapprocher des fenêtres de la tour-maîtresse du château de La Salle à Saint-Léon-sur-Vézère, rebâtie entre 1494 et 1505, ou encore de celle du repaire noble de Cramirac à Sergeac, entre 1503 et 1514 [3]. Autrement dit, selon toute vraisemblance, la création de ces deux fenêtres appartient à la même campagne de travaux qui a vu l’érection de la nouvelle charpente entre 1497 et 1502 (fig. 4).

Enfin, l’ultime étape consiste à restituer les deux phases principales qu’a connues la construction en supprimant, sur le papier, les phases les plus récentes pour remonter le temps : découvrir l’état de la demeure au début du XVIIe siècle (fig. 5), avant de revenir à son état au moment de la construction, au cours de la seconde moitié du XIVe (fig. 6). Bien sûr, ces restitutions présentent – comme toute restitution – une part d’hypothèse. On ignore, par exemple, à quels moments les murs-bahuts des boutiques du rez-de-chaussée furent détruits ni celui où les fenêtres du premier étage perdirent leur meneau central. De même, on ne peut pas connaître la forme originelle du toit ni le matériau de sa couverture.

Ce n'est qu'arrivé au terme de ce processus de datation et de restitution qu'il est enfin possible d'étudier la demeure médiévale avec plus d'assurance.

L'analyse architecturale

La maison partage avec les réalisations régionales de nombreux traits qui tiennent à son programme, à ses matériaux et à son vocabulaire des formes. Elle appartient en effet à la koinè méridionale définie récemment par Pierre Garrigou-Grandchamp [4]. Ce langage du Sud-Ouest se caractérise d'abord par un matériau de prédilection : une pierre calcaire blonde, ici mêlée avec une pierre blanche, en moyen appareil de pierre de taille rectangulaire, à joints plus ou moins épais, et disposée en assises régulières, selon une mise en œuvre qui apparaît dans le Bordelais dès la "période romane" (à La Réole et à Rions pour ne citer qu'eux).

Ensuite, les trois fenêtres du premier étage appartiennent au gothique rayonnant en pleine expansion dans le Midi au tournant du XIVe siècle et permettent de dater stylistiquement l’édifice de la deuxième moitié de ce siècle [5]. Ces baies géminées, rectangulaires et à lancettes trilobées, possèdent un linteau chanfreiné comme les piédroits, à écoinçons pleins pour celle de gauche, à écoinçons ajourés pour les deux autres, selon un modèle particulièrement courant en Aquitaine, comme à Bagas, Fronsac, Sainte-Foy-la-Grande ou Saint-Macaire (fig. 7). Elles sont aussi fréquentes en Périgord, à Périgueux, Issigeac ou Sainte-Croix-de-Beaumont et, à écoinçons pleins, à Beynac (fig. 8) et à Montignac (fenêtre dans le mur-pignon de la maison à l’angle des rues de Versailles et des Jardins [6]).

Un autre trait caractérise la façade sur rue : la présence d’un cordon d’appui mouluré doté de figures terminales, formule là encore dominante dans le Midi (mais qui ne se retrouve pas partout, comme par exemple dans les maisons de Saint-Émilion). Enfin, le dernier trait commun tient au programme polyvalent de la maison : un niveau d’habitation au premier étage surmonte un rez-de-chaussée dévolu aux activités de production et d’échange – des boutiques ouvertes directement sur la rue par des arcades plus ou moins grandes et partiellement fermées en partie basse par des murs-bahuts. Et comme nombre d’exemples aquitains, la façade de la maison du 70 rue de Juillet n’était pas ordonnancée, les baies du rez-de-chaussée ne répondant pas à celles de l’étage.

Bâtie dans la seconde moitié du XIVe siècle, la maison témoigne de l'aisance de quelques familles montignacoises mais aussi de l'étendue de la ville vers le nord-est à cette époque, puisque la maison est située à près de 300 mètres de l'enceinte du bourg castral [7], le noyau primitif de la petite cité. Cette extension de la ville par un faubourg s'étirant bien au-delà de son périmètre initial doit être mise en relation avec la création du "rio du Bonbarrau", un long canal de dérivation de la rivière du Laurence, située à 3,5 km au nord-est de Montignac, qui fut créé pour alimenter plusieurs moulins (dont deux en coeur de ville) placés sur son parcours - comme à Bergerac avec la dérivation du Caudeau. Cela revient à dire que ce canal fut créé peu avant ou en même temps, car la maison fut implantée directement dessus : le canal a été couvert par une voûte à cet effet. La mise en évidence de ce rapport direct entre maison et canal révèle également combien les questions de salubrité étaient une préoccupation du maître d'ouvrage, suivant un constat récemment fait à Saint-Emilion par Agnès Marin et David Souny : comme les cavités creusées sous les maisons de ville saint-émilionnaises, l'implantation de la maison a été pensée en fonction du canal comme futur réceptacle des divers effluents que produit inévitablement un habitat (eaux de pluies, eaux usées et déjections) [8].
Ce rapide portrait de la maison montignacoise revient donc à préciser le paysage architectural de Montignac au XIVe siècle – même si, on doit le reconnaître, de nombreuses zones d’ombre persistent, notamment en raison des lacunes archivistiques, des reconstructions ultérieures importantes de la ville et de l’état de la recherche. Nous avançons un pas après l’autre.

  • Xavier PAGAZANI

 Télécharger le billet du blog de la recherche au format pdf.

 

[1] Christelle Belingard (Geolab – UMR 6042 de l’université de Limoges), Analyse par dendrochronologie des bois de la charpente de la maison située au 70, rue de Juillet à Montignac (24), rapport, Limoges, avril 2015.

[2] Du nom de son inventeur, l’archéologue britannique Edward Harris, qui l’employa pour la première fois lors de ses fouilles urbaines à Winchester en 1973. Il publia sa méthode en 1979 dans son ouvrage Principles of Archaeological Stratigraphy.

[3] Ces deux édifices font l’objet d’une étude en cours qui a cependant déjà livré de nouveaux apports grâce à des analyses dendrochronologiques réalisées récemment par Christelle Belingard.

[4] Pierre Garrigou-Grandchamp, « Saint-Émilion et les maisons du Midi aquitain », in Saint-Émilion. Une ville et son habitat médiéval (XIIe-XVe siècles), Lyon, Lieux-Dits, 2016, p. 212-241.

[5] La fenêtre à droite avait conservé deux pierres de son linteau à écoinçons ajourés que la campagne de travaux intervenue peu après 1984 a fait disparaître (fig. 4).

[6] Voir notre précédent billet consacré à cette maison.

[7] La partie basse de ce mur d’enceinte a été récemment mise au jour au pied de l’église actuelle lors d’un sondage archéologique dirigé par Hervé Gaillard, du Service régional de l’archéologie (DRAC Nouvelle-Aquitaine).

[8] Saint-Émilion…, op. cit. note 4, p. 118-119, 158-165 et 244-245.

 

 

 

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