Publié le 27 novembre 2015 dans Vallée de la Vézère

L'analyse des charpentes, un apport nouveau dans les études d'inventaire (suite)

Patrimoine domestique

Au cours de l'inventaire de la commune de Montignac réalisé par Ophélie Ferlier en 2011, trois maisons du bourg s'étaient distinguées par leur qualité, leur ancienneté et leur bon état de conservation. L'une d'elles, bâtie sur le coteau à forte pente du faubourg de Beynaguet, au nord-ouest de l'ancien bourg castral de Montignac, pouvait être datée du XIVe siècle par ses critères internes et sa structure : porte en arc brisé à longs claveaux, moyen appareil de pierre de taille, étage de soubassement couvert d'un plafond à cours de poutres reposant sur un pilier central en pierre, baie géminée à trilobes aveugles dans le pignon tourné vers la Vézère, autant d'éléments déjà repérés par l'éminent historien de l'art Pierre Garrigou Grandchamp en 1998 [1].

 Lors d'une visite plus complète réalisée en 2012, nous avions pu approfondir l'analyse du bâti et faire plusieurs observations qui tendaient à deux nouveaux constats. Le premier : la maison, qui semble avoir connu un état de ruine avancé à une époque indéterminée, sans doute au cours de la guerre de Cent Ans, a été en grande partie rebâtie par la suite, en moellons pour les murs, en pierre de taille pour les angles et les fenêtres (des demi-croisées) ; celles-ci présentent des moulures à listel sur bases prismatiques dans l'ébrasement ; les pièces qu'éclairent ces fenêtres sont pourvues de grandes cheminées en pierre à piédroits en forme de colonnettes, à listel et bases buticulaires. Le second constat : la charpente qui couvre ce corps de logis, d'un type simple à chevrons formant ferme (deux chevrons assemblés en tête à mi-bois portés sur des entraits et liés par des faux-entraits disposés assez haut pour dégager le volume du comble, sans jambette ni aisselier), est homogène, avec des fermes marquées de manière cohérente et continue au ciseau à bois en chiffres romains, de I à XII. La largeur des chevrons oscille entre 12 et 15 cm et leur espacement entre 50 et 70 cm ; la pente de toit est à près de 60°. Toutes ces caractéristiques rapprochent la charpente de nombreuses autres trouvées essentiellement en milieu rural dans la vallée de la Vézère et qui portent encore aujourd'hui de la lauze. 

Au vu de ces deux constats, la nécessité d'une analyse dendrochronologique s'imposait à nous, non seulement pour connaître la date d'abattage des bois et dater ainsi, soit l'édifice primitif, soit la campagne de reconstruction de l'après-guerre de Cent Ans, mais aussi pour savoir à quel moment de l'histoire médiévale ou moderne ce type de charpente destinée à porter des lauzes était employé. Treize prélèvements (voir le billet précédent sur le sujet) ont été réalisés dans la charpente, portant essentiellement sur les chevrons. Sur ce lot, seulement six ont pu être datés avec un risque d'erreur faible (soit un taux d'échec de presque 50 %). Le résultat fut sans appel : cinq des bois ont été abattus entre 1473 et 1487, tandis qu'un bois, utilisé en remploi, date des alentours de 1429 [2].

Au terme de cette étude, et sachant que, contrairement à une idée reçue, les bois étaient mis en oeuvre verts, c'est-à-dire peu après leur abattage en forêt et sans temps de séchage préalable [3], il apparaît clairement que cette maison fut rebâtie au cours d'une campagne de travaux intervenue vers 1480. Autre conclusion : le maître d'oeuvre, au lieu de raser les vestiges du bâtiment précédent (qui date peut-être des années 1430), a préféré les conserver et repartir sur les anciennes maçonneries : les murs en moellon, les fenêtres et les cheminées datent de ce moment-là. Il aura aussi sans doute gardé la structure du bâtiment primitif : un étage de soubassement rachetant le dénivelé du coteau, creusé en partie dans la roche, à usage de chai ou de cellier (la carte de Belleyme atteste la présence de vignes sur le coteau encore en 1768) et accessible par la porte latérale en arc brisé ; un rez-de-chaussée surélevé logeant les pièces à vivre ; un niveau de comble à vocation de grenier.

La maison, qui se donne à voir de loin sur le coteau de Beynaguet avec son haut mur-pignon percé de fenêtres, était sans nul doute celle d'un petit notable montignacois - l'une des cheminées porte les vestiges d'un écu bûché. 

Xavier PAGAZANI

 

[1]. P. Garrigou Grandchamp, "Introduction à l'architecture domestique en Périgord aux XIIIe et XIVe siècle", in : Congrès archéologiques de France, 156e session, 1998 : Périgord, Paris : Société Française d'archéologie, 1999, p. 17-45.

[2]. C. Bélingard (Geolab - UMR 6042 de l'université de Limoges), Analyse par dendrochronologie des bois de la charpente de la maison située à l'angle de la rue des Jardins et de la rue de Versailles à Montignac (24), rapport, Limoges, avril 2015.

[3]. P. Hoffsummer, "Du bois à la charpente", in : A. Corvol-Dessert, P. Hoffsummer, D. Houbrechts, [et alii], Les charpentes du XIe au XIXe siècle. Typologie et évolution en France du Nord et en Belgique, Paris : Cmn/Monum, Editions du Patrimoine, 2002, p. 52-71, spécialement p. 53.

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