Publié le 31 janvier 2017 dans Vallée de la Vézère

L’analyse des charpentes de la vallée de la Vézère (suite)

Patrimoine domestique, Architecture commerciale

 

Lors de la première campagne d’analyses dendrochronologiques réalisée en 2013 par le service régional du patrimoine et de l’Inventaire d’Aquitaine – d’autres ont suivi depuis, chaque année –, nous avions sélectionné l’une des demeures médiévales les plus emblématiques  de Montignac. Une nouvelle fois, l’étude de cette maison a mis au jour une histoire bien plus complexe que celle attendue.


Montignac possède une maison située au 70, rue de Juillet dont la qualité et le bon état de conservation nécessitaient une étude spécifique. Bâtie à l’extérieur de l’ancien faubourg de Bonbarrau, à l’est du bourg castral de Montignac, elle peut être datée du milieu ou de la seconde moitié du XIVesiècle par ses critères internes et sa structure : maçonnerie en moyen appareil de pierre de taille, porte en arc brisé à claveaux extradossés, baies géminées à trilobes aveugles, cordon d’appui mouluré saillant à extrémités sculptées [1].

 

Un examen plus attentif nous a révélé cependant que si la demeure date bien du XIVe siècle, elle fit l’objet de travaux de remaniement et d’aménagement importants à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, c’est-à-dire lors de la période de reconstruction de l’après-guerre de Cent Ans. Parmi les modifications observées, on pouvait distinguer le percement au premier étage de deux grandes fenêtres (des croisées) dans les murs gouttereaux nord (sur rue) et sud (côté jardin), l’ajout d’un mur de refend et de deux cheminées (l’une d’elles a été démontée et ses éléments remployés pour former une porte au rez-de-chaussée, côté jardin). Par ailleurs, les murs gouttereaux constitués d’une maçonnerie en moyen appareil de pierre de taille pour leurs parties d’origine ont été très légèrement surélevés par une maçonnerie en moellon dans laquelle sont pris les entraits débordants de la charpente. Autrement dit, celle-ci n’est sans doute pas la charpente d’origine mais doit remonter à une période plus récente.

 

La charpente présente des caractéristiques très semblables à celle déjà repérée de la maison à l’angle des rues des Jardins et de Versailles (dont on ignorait alors la datation). D’un type simple à chevrons formant ferme, elle est composée de fermes formées de deux chevrons assemblés en tête à mi-bois portés sur des entraits et liés par des faux-entraits disposés assez haut pour dégager le volume du comble, avec jambette mais sans aisselier. Homogène, elle est constituée de fermes marquées de manière cohérente et continue à la rainette (un outil de charpentier) en chiffres romains de I à XVII. La largeur des chevrons oscille entre 12 et 15 cm et leur espacement entre 50 et 60 cm ; la pente du toit est à près de 55°. Le fort débord des entraits sur l’extérieur (destiné à porter une « randière » [2]), le type de la charpente, la forte pente du toit, l’absence de pièces de contreventement étaient autant d’indices que nous avions affaire à une charpente destinée à porter une couverture en lauze. Il y avait donc de fortes présomptions selon lesquelles nous nous trouvions devant un cas de figure similaire à celui de la maison à l’angle des rues des Jardins et de Versailles : une maison médiévale en partie rebâtie après la guerre de Cent Ans. Encore fallait-il s’en assurer et préciser la date de la reconstruction.

 

Dix-neuf prélèvements (voir les billets précédents sur le sujet) ont été réalisés dans la charpente. Sur ce lot, seuls huit bois ont pu être datés (soit un taux d’échec de 66 %). Le premier fait surprenant fut peut-être que la charpente était entièrement en châtaignier – contrairement à une idée reçue, la très grande majorité des charpentes sont en chêne. Ensuite, les arbres ont sans doute été abattus vers 1500 (entre 1499 et 1502) [3].

 

Les résultats de ces analyses dendrochronologiques croisés avec l’analyse archéologique du bâti et nos recherches en archives nous permet, en fin de compte, de restituer l’histoire complexe et passionnante de ce bâtiment.

 

(à suivre…)

 

 

Xavier PAGAZANI

 

 

[1] Là encore, certains de ces éléments avaient déjà été repérés et datés par l’historien de l’art Pierre Garrigou Grandchamp en 1998 : P. Garrigou Grandchamp, « Introduction à l’architecture domestique en Périgord aux XIIIe et XIVe siècles », in Congrès archéologique de France, 156e session, 1998 : Périgord, Paris : Société Française d’archéologie, 1999, p. 17-45, spécialement p. 28 (fig. 13) et p. 39. Voir notre précédent billet sur le sujet.

 

[2] La randière est la première lauze placée au sommet du mur et formant corniche ; elle peut déborder de 60 à 80 cm du nu du mur. C’est sur elle que portent les autres lauzes de la couverture.

 

[3] C. Belingard (Geolab – UMR 6042 de l’université de Limoges), Analyse par dendrochronologie des bois de la charpente de la maison située au 70, rue de Juillet à Montignac (24), rapport, Limoges, avril 2015.

 

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