Publié le 14 avril 2014 dans Vallée de la Vézère

Hommage à Jacky Magnanou (1932-2014)

Convaincus de l'importance de la viticulture dans la vallée de la Vézère par nos recherches, tout particulièrement depuis la réalisation de la "Découverte de l'Aquitaines sur l'ancien domaine noble de Lascaux", nous recherchions des témoins vivants de ce passé révolu dans le cadre de la préparation de l'exposition "Bâtir pour le vin en Aquitaine" : des "anciens" qui auraient connu les derniers temps de la vigne sur les coteaux surplombant sur la Vézère, vus d'autres paysages que ceux s'offrant aujourd'hui à nos yeux, et porteurs de savoir-faire malheureusement appelés à disparaître avec eux. Jacky Magnanou était de ceux-là. Bref récit de notre rencontre.

Jacky nous fut présenté à Tamniès : casquette vissée sur la tête, salopette bleue du travailleur qu'il n'a pas cessé d'être sa vie durant, voix rocailleuse chargée d'accent occitan, parlé franc, regard pétillant et malicieux, bienveillant à notre égard. Après seulement quelques paroles échangées, il nous proposa de découvrir les "anciennes vignes", lieu qu'il connaissait mieux que personne.

Chahutés dans le baquet de son tracteur Renault rouge, nous sommes partis découvrir les vestiges du passé viticole de Tamniès. Sur le coteau où ne poussent que friches et bois, les premières traces révélées par notre guide furent des murs de pierre sèche couverts de mousse qui pouvaient paraître les fondations de quelque bâtiment disparu. La réalité que nous expliqua Jacky était toute autre : il s'agissait de murets qui délimitaient, avec les bornes, les parcelles cultivables de chacun. Sa famille et lui produisaient du noah et de l'othello. Poursuivant sa visite, il nous montra une cabane voisine, construite en lauze, abri rustique servant aux vignerons pour remiser leurs outils ou pour d'autres usages agricoles. Toujours en pleine forêt, notre guide nous conduisit au "cellier", petit bâtiment rectangulaire, en partie taillé dans la roche du coteau, en partie maçonné, dont ne subsistent que quelques pans de murs. Selon Jacky, des barriques de vin étaient entreposées là, sous une solide "charpente en V" (une charpente formant ferme) soutenant les lauzes. De tout cela et de bien d'autres choses, nous en avons eu - s'il le fallait - la confirmation par la suite : d'après une planche de la carte de Belleyme levée en 1768 et le plan cadastral ancien de 1813, la vigne était plantée ici, comme dans beaucoup d'autres endroits du Périgord, au moins jusqu'à la crise phylloxérique (1870-1880).

Mais derrière la façade à la fois rugueuse et amicale de Jacky se cachait - nous ne l'avons appris que récemment - la sensibilité d'un orphelin élevé par sa grand-mère, d'un jeune homme qui avait connu deux guerres et en était revenu marqué, s'était marié, avait repris la ferme familiale et appris le métier de maçon. Dans ses vieux jours, en 2008, il eut l'idée de restaurer la fontaine publique en ruine de la Marchandie. Bien lui en a pris : ce fut le premier édifice réhabilité de la commune et, depuis, l'association du Petit Patrimoine de Tamniès, dont Jacky fut le vice-président, a multiplié les travaux de sauvetage de cabanes et de fontaines.

A la fin de notre visite, au couchant et malgré la pluie, Jacky nous avait emmené dans la cuve située dans l'un des bâtiments de sa ferme. La porte à double battant nous révéla encore les marques à la craie ou à la mine de plomb des dernières vendanges familiales : 22 comportes(1) en 1944, puis toujours moins les années suivantes, douze en 1978, seulement cinq en 1984 et 1985. A la nuit tombée, les derniers mots furent échangés autour d'un verre de son Pineau. Peu avant de partir de La Marchandie, il nous avait dit « Je ne replante pas ».

 

Florian Grollimund et Xavier Pagazani

(1) Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges, d'une contenance d'environ trente litres.

-> L'interview de Jacky est présentée dans l'exposition "Bâtir pour le vin en Aquitaine", espace PIA au 5, place Jean-Jaurès à Bordeaux, jusqu'au 31 août 2014.

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