Publié le 02 mai 2018 dans Patrimoine du secteur Aéronautique-Spatial-Défense

« Avec l’avion, nous avons appris la ligne droite »* : L’histoire de l’hydrobase de Biscarrosse, lien direct avec le continent américain

*Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, 1939.

L’Inventaire s’attarde parfois sur un patrimoine disparu dont le site a pourtant une renommée internationale. C’est le cas de l’ancienne base d’hydraviation que nous avons visitée en compagnie de Pascal Parpaite, retraité de l’aviation civile et auteur d’un ouvrage sur le sujet.

 

Le choix de Biscarrosse, annexe de Toulouse

Pierre Georges Latécoère (1883-1943), ingénieur de l’Ecole Centrale, fonde en 1917 une usine de construction aéronautique à Toulouse (cf. Notice des Monuments historiques). Dans les années 1920, il développe ainsi des avions et des liaisons aériennes entre la France, l’Espagne, l’Afrique et l’Amérique du Sud, dans le cadre de ce qui deviendra l’Aéropostale pour qui Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) sera pilote.

La société construit notamment des hydravions, qu’elle teste sur l’étang de Salses à Saint-Laurent-de-la-Salanque au nord de Perpignan.  Recherchant un site en façade atlantique, Marcel Moine, l’ingénieur en chef du bureau d’étude Latécoère, passe ses vacances à Mimizan en 1927 et en profite pour explorer l’étang de Biscarrosse-Parentis. Le lieu retient son attention car il est abrité des vents d’ouest et libre de toute activité aérienne préexistante.

En 1929, la société Latécoère engage donc des pourparlers avec la mairie de Biscarrosse afin d’y établir en bordure du lac une halle d’assemblage d’hydravions et d’effectuer des essais sur l’eau. Le maire de Biscarrosse s’empresse de répondre favorablement. Latécoère achète alors trois hectares de terrains au lieu-dit Pioös pour installer ses ateliers et loue le droit de faire des essais d’hydravions sur l’étang. Dans le bail rédigé avec la mairie, les signataires précisent que ces essais doivent être réalisés sous certaines conditions, ainsi : « Les évolutions des hydravions pourront avoir lieu à toute heure du jour et de la nuit mais il leur est formellement interdit de gêner d’une manière quelconque les pêcheurs et la circulation des bateaux de pêche, de plaisance et autres. »

La construction de la base de montage et d'essais Latécoère

La construction s’effectue en 1930, les travaux de voiries permettant l’accès à la base sont terminés en 1931. Les premiers slips (pente permettant la mise à l’eau) étant de mauvaise qualité, deux nouveaux slips sont conçus en 1934, en béton armé, reposant sur des piliers de béton profondément enfoncés dans le sable.

La halle d’assemblage est conçue par l’ingénieur Dombray de l’usine toulousaine. Aujourd’hui disparue, elle mesurait 100 m de long et 35 m de large. Élevée avec une charpente métallique due à l’entreprise bordelaise Desse, elle était dotée de portes coulissantes s’ouvrant largement grâce à des galets de fonte fournis par les aciéries de Bacalan. Des bâtiments annexes pour loger le personnel et l’administration, ne subsiste que le « Bâtiment C » dédié aux bureaux et magasins, long de 56 mètres sur six de large, en charpente de bois et aux murs de briques enduits, construit par l’entreprise Forcet de Biscarrosse.

En 1937, l’agrandissement de la base devient une nécessité du fait de la taille croissante des appareils. Une travée est ajoutée au nord du premier hangar, large de 18 m et longue de 100 m. Pour ce faire, à la jonction des deux travées, entre la halle existante, et la nouvelle, Marcel Moine fait remplacer les 19 montants métalliques et les deux piliers de béton placés aux extrémités, par trois piliers en béton et une poutre à treillis métallique de 100 m de long.  Il s’agit d’une solution architecturale digne des plus remarquables de l’époque, permettant d’obtenir un espace libre à l’intérieur aussi large que possible. L’entreprise Margeridon de Biarritz, qui travaille déjà pour l’usine Latécoère d’Anglet (aujourd’hui usine Dassault), réalise les terrassements, les travaux de soutènement, le dallage et les canalisations. Il ne reste rien non plus aujourd’hui de cet agrandissement.

Assembler et tester des « paquebots volants »

Dans les années 1930, l’hydrobase de Biscarrosse connaît une intense activité. Tous les éléments des hydravions sont assemblés à blanc dans les ateliers toulousains avant que l’on procède à leur démontage en vue des essais à Biscarrosse. Bien évidemment, on démonte un minimum, d’où les volumes imposants transportés par la route. Les moteurs Hispano-Suiza arrivent par le train depuis Colombes, de même que les hélices Ratier, depuis Figeac. Les salariés logent dans le bourg ; ils sont six en 1931, et probablement une centaine à partir de 1935.

Le premier essai d’hydravion est réalisé le 24 août 1930. Il s’agit d’un travail dangereux pour le pilote, chargé de tester les possibilités de l’appareil. Ainsi, avant le décollage, il était plus prudent de délacer ses chaussures et d’ôter sa cravate afin de se déshabiller rapidement en cas de bain forcé.

Les plus grands hydravions de l’époque, véritables « paquebots volants », sont assemblés et expérimentés sur la base. Ainsi, le Laté 300, baptisé « Croix-du-Sud », long de 25 m et de 44 m d’envergure, est testé à Biscarrosse avant de rejoindre Dakar au Sénégal et d’effectuer la traversée de l’Atlantique jusqu’à Natal au Brésil en 1934. Assurant la liaison entre l’Afrique et l’Amérique du Sud, l’avion reviendra à Biscarrosse périodiquement pour des révisions jusqu’à sa disparition en décembre 1936 avec son bord le pilote Jean Mermoz (1901-1936). En parallèle, l’assemblage et les essais du Laté 521, de 49 m d’envergure, pouvant transporter 72 passagers, ont lieu en 1935. Cet avion va inaugurer en 1938 la liaison entre Biscarrosse et les Etats-Unis grâce à une nouvelle hydrobase, uniquement commerciale cette fois, construite en face de la base Latécoère, au lieu-dit « Les Hourtiquets ».

Vendue en 1939 à Louis Breguet (1880-1955), la base Latécoère devient, après l’occupation allemande, un site d’essais pour les avions Breguet 730 et 731. Elle permet cependant les essais d’un appareil préparé avant-guerre, l’hydravion le plus grand du monde, de 57 m d’envergure, le Laté 631. Ces avions assureront les liaisons Biscarrosse-Port Etienne (Mauritanie)-Fort de France (Antilles) à la fin des années 1940.

La fin d’une histoire et une renaissance

Pendant le terrible hiver de 1956, la toiture de la halle d’assemblage s’effondre sous le poids de la neige, et trois Laté 631 abrités là sont gravement endommagés. La base est alors abandonnée. En effet, l’arrivée d’appareils munis de réacteurs qui permettent de décoller sur de courtes pistes, par ailleurs de mieux en mieux conçues, entraîne une désaffection envers les hydravions. En 1961, la mairie rachète les terrains et les installations sont ferraillées. Seuls subsistent les deux slips d’accès à l’eau. A partir de 1962, l'hydrobase des Hourtiquets devient, elle, propriété du centre d’essais des Landes. Son ancienne vigie avec son annexe, le treuil et son cabestan ainsi que le sol de l’ancien hangar nord bénéficient en 2012 d’une inscription au titre des Monuments historiques (Cf. Notice des Monuments historiques).

A l’occasion du cinquantenaire Latécoère, un comité se constitue autour de l’historienne Marie-Paule Vié-Klaze (1919-2006) qui soutient en 1980 une thèse intitulée Biscarrosse, porte de l’Atlantique : les hydravions Latécoère. L’importante documentation alors récoltée entraîne la création du musée actuel de l’hydraviation qui s’installe à quelques mètres de l’ancienne hydrobase, dans des pavillons des années 1940 destinés initialement au personnel de l’aviation civile.

Aujourd’hui, le musée organise tous les deux ans un rassemblement international d’hydravions. L’édition 2018, du 07 au 10 juin, sera placée sous le signe du Centenaire des Lignes Aériennes Latécoère.

  • Laetitia Maison-Soulard

 

Remerciements à :

Sylvie Bergès, directrice du Musée de l’Hydraviation

Virginie Claverie, documentaliste du Musée de l’Hydraviation

Documentation :

- Centre de documentation du Musée de l’Hydraviation. Voir le site Internet du musée : https://www.hydravions-biscarrosse.com/rih-2018

- GENESTE Jean-Marie. Biscarrosse : capitale de l’hydraviation, Langon : sd.

- PARPAITE Pascal. L’exploitation commerciale des Latécoère 631 : hydrobases et plans d’eau utilisés, Paris : Mission Mémoire de l’aviation civile, 2016.

- VIÉ-KLAZE Maire-Paule. Les grands Latécoère sur l’Atlantique : 1930-1956, Paris : Denoël, 1981

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