Publié le 20 juin 2018 dans Mobilier public des Landes

Une nécropole « mondaine » : la chapelle du cimetière de Mugron (1813)

Objets mobiliers des Landes, Patrimoine religieux, Architecture funéraire

Le désir de distinction, qu’on l’entende ou non dans l’acception bourdieusienne du terme, est de tous les temps et de tous les lieux. Cette volonté de se démarquer du tout-venant constituait l’un des moteurs principaux des sociétés d’Ancien Régime, que travaillaient de haut en bas les notions de « rang » et d’« honneur » – dont Montesquieu faisait, comme on sait, le principe de l’État monarchique. Presque tous les actes importants de la vie sociale étaient l’occasion d’affirmer préséances et hiérarchies, voire de tenter de les subvertir en empiétant sur l’espace du degré immédiatement supérieur [1].

Les rites funéraires tenaient dans ce contexte une place éminente, matérialisée par le décorum des « pompes funèbres » - le mot est resté, dans un sens étroitement commercial –, que le systématisme du XIXe siècle rangera en trois ou six classes. Au temps de l’inhumation dans les églises, la sépulture elle-même, en particulier le choix de son emplacement, était l’objet d’âpres rivalités, où se mêlaient indissolublement considérations profanes et préoccupations eschatologiques – l’inhumation « au plus près des autels » (ou ad sanctos) constituant, sinon le garant, du moins une mesure propitiatoire pour assurer le salut de l’âme [2].

Sous l’aile de saint Michel

Ce phénomène essentiellement urbain trouve une illustration tardive, en mode rural, dans l’étonnante chapelle sépulcrale érigée au flanc du cimetière communal de Mugron, exemple unique dans le paysage patrimonial landais [3]. Le souci hygiéniste de la fin du XVIIIe siècle, manifesté dès le règne de Louis XVI par l’ordonnance royale du 10 mars 1776, avait banni des églises les sépultures et leurs miasmes délétères. A Mugron, gros bourg de la Chalosse septentrionale, où l’église Saint-Laurent abritait de temps immémorial les dépouilles de la bourgeoisie locale, la décision d’aménager un cimetière extra muros, en application de l’arrêt impérial du 23 prairial an XII (12 juin 1804), aboutit en avril 1805. Peu après, cependant, les familles les plus notables, menées par l’énergique curé Jean-Baptiste Marsan – ancien prêtre réfractaire, hors la loi pendant la Révolution –, s’associent avec l’approbation tacite du maire, le baron Pierre d’Antin (1770-1840), première fortune du canton, pour bâtir une chapelle « privative » à l’entrée nord du nouveau champ des morts. La souscription lancée par l’abbé Marsan rencontre un succès tel que la première pierre est posée le 2 juillet 1813 et la construction achevée dans l’année. L’autel est consacré en 1814 sous l’invocation de saint Michel, l’archange « psychopompe » chargé de conduire les âmes des défunts dans l’au-delà.

Ce récit linéaire ne doit pas dissimuler les oppositions virulentes que connut le projet, ou plutôt que suscitèrent les modalités discutables de sa réalisation. La décision, contraire aux lois, de l’abbé Marsan d’utiliser la chapelle comme lieu de culte, et surtout l’attribution par la fabrique paroissiale, moyennant finances, de 39 concessions funéraires (droit réservé aux seules communes par l’arrêté de l’an XII) occasionnent dès 1818 un conflit avec la nouvelle municipalité du colonel Jean Campet. Les concessions sont déclarées illégales par le ministre de l’Intérieur en 1820 et il faut attendre le retour aux affaires du baron d’Antin l’année suivante pour voir s’apaiser la situation. Une ordonnance de Charles X du 11 juin 1828 (l’alliance du trône et de l’autel est alors à son apogée) entérine officiellement le droit de concession de la fabrique et régularise 61 concessions déjà attribuées – soit le périmètre exact de la « bonne société » mugronnaise.

De l’entre-soi à l’au-delà

Seule la partie orientale de l’édifice, dite « grande chapelle », avait à l’origine vocation funéraire. Par la suite, la moitié occidentale ou « petite chapelle », d'abord réservée par l’abbé Marsan aux offices cultuels, fut aussi dévolue à l'inhumation. En dépit de la volonté affichée de la fabrique, exprimée dans une délibération de 1827, de fixer un tarif de concession « relatif à la modicité de la fortune des habitants de la paroisse » [4], la chapelle devint dans les faits l’apanage des plus hauts imposés de la commune (et des desservants de la paroisse). Une recherche des liens de parenté entre les familles concessionnaires produit des résultats éloquents : près des deux tiers d’entre elles sont alliées par le sang ou par mariage… L’apparente égalité de traitement – de simples dalles en marbre, calcaire, schiste ou grès, sobrement gravées – dissimule une discrète, mais très réelle hiérarchie : le chœur est dévolu, selon les convenances, aux curés de Saint-Laurent – en premier lieu au fondateur Marsan, seul honoré d’un véritable monument –, mais les d’Antin, chefs de file de la noblesse locale, et leurs plus proches parents (Domenger, de Castelnau, Moulas) se voient réserver les abords immédiats de la clôture…

Si la chapelle elle-même, simple parallélépipède en maçonnerie chaulée, est dépourvue de tout caractère architectural, l’aménagement intérieur a manifestement été conçu pour « faire église », dans le désir, conscient ou non, de renouer avec les anciennes coutumes funéraires, même si celles-ci avaient été mises à mal dès avant la fin de l’Ancien Régime. Originellement, statues, tableaux et chemin de croix s’amoncelaient sur les murs, aux côtés des couronnes mortuaires en fil de fer et papier d’argent. Le chœur, surtout, qui concentre l’essentiel du mobilier, n’a rien à envier à celui d’une petite église de campagne. La table de communion possède son agenouilloir réglementaire, l’autel-tombeau son marchepied et son gradin – mais point de tabernacle : si la célébration eucharistique était autorisée (ou tolérée) dans la chapelle, la conservation in situ des saintes espèces ne pouvait l’être, pour d’évidentes raisons d’isolement.

Le morceau de bravoure, derrière le tombeau à colonne de Campan rose de l’abbé Marsan, est le retable, en brique revêtue de stuc peint faux marbre, qui règne sur le mur oriental. Œuvre probable de l’un ou l’autre des stucateurs d’origine comasque alors installés à Mont-de-Marsan et à Saint-Sever, il est aujourd‘hui bien déchu, privé de son couronnement, de sa toile centrale (Les âmes du purgatoire ?) et de ses deux statues (sans doute saint Joseph et saint Michel, respectivement le patron de la « bonne mort » et le passeur des âmes). Il n’en témoigne pas moins avec éloquence du décorum dont la petite élite mugronnaise souhaitait rehausser le lieu de son dernier repos : une conception de « l’ultime passage » à la charnière de deux époques, encore attachée à un système de références culturelles déjà caduc à cette date et qui échappe pour une grande part à nos mentalités contemporaines. Nul hasard si ce surgeon anachronique de traditions séculaires, à l’atmosphère étrange de temps suspendu, est livré aujourd’hui à un fort préoccupant état de semi-abandon.

 

♦ Jean-Philippe Maisonnave


[1] Fanny Cosandey : Le Rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime. Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2016.

[2] Armelle Alduc-Le Bagousse, Inhumations de prestige ou prestige de l'inhumation ? Expressions du pouvoir dans l'au-delà, IVe-XVe siècle, CRAHM, 2009.

[3] Pierre Laporte, « Les églises paroissiales de Mugron », Bulletin de la Société de Borda, n° 448, 1998, p. 75-78. Le dossier de la chapelle a été constitué grâce aux documents mis à notre disposition par le très regretté Jean-Pierre Besselère (1942-2016), historien passionné de son terroir natal (1000 ans d'Histoire de Mugron, A.H.C.C.M., 2010).

[4] Vingt-cinq francs pour une « tombe temporaire qui ne donnerait nul droit aux héritiers », cinquante francs pour une concession à perpétuité.

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Cécile29-06-18 07:30
je like, jean-philippe ! merci