Publié le 11 avril 2016 dans Les communes riveraines de l’estuaire de la Gironde

Les travaux cyclopéens de l'île Cazeau

Patrimoine maritime et fluvial

Au milieu du XIXe siècle, trois îles jusqu’alors distinctes – Cazeau, la plus au sud, l’île du Nord puis l’île Verte – ont été réunies pour former un vaste territoire continu, long de treize kilomètres. Cette île ainsi redessinée divise les courants entre le bras de Macau et la passe du Bec d’Ambès. Une digue aménagée sur le premier doit orienter les eaux vers la deuxième ainsi privilégiée pour la navigation. Toutefois, ce passage à la confluence de la Garonne et de la Dordogne reste délicat et les bateaux sont contraints de décharger à Pauillac pour éviter l’enlisement en gagnant Bordeaux.

À la suite de nombreuses enquêtes, de commissions successives, les travaux d'amélioration de la Garonne maritime et de la Gironde supérieure sont déclarés d'utilité publique par la loi du 3 août 1881. Ils consistent notamment au "rescindement" de l'île Cazeau, de l'île du Nord et de l'île Verte afin d’établir un lit plus large et plus profond de la rivière, trois mètres au-dessous de l'étiage.

L’entreprise Vernaudon frères engage ce chantier titanesque à partir de 1885 : il s’agit de rogner l’île, d’ "excaver" plusieurs bassins, à l’abri d’une digue temporaire puis de laisser l’eau gagner ces zones et affleurer les nouvelles berges bien rectilignes. Une lithographie d’A. Dorlhiac permet de mesurer l’ampleur des travaux, qui bouleversent profondément cette île. Jusqu’alors une vaste exploitation viticole y était établie, autour d'un château qui produisait quelque 200 tonneaux de vin de palus. Si certains bâtiments sont dans un premier temps conservés pour loger les ouvriers, d’autres doivent être détruits pour creuser les bassins. En 1886, les entrepreneurs souhaitent créer une école pour les enfants des familles installées provisoirement pour les travaux : on dénombre alors 200 adultes et 25 enfants. L’Administration des Domaines cède aux frères Vernaudon les parties de l’île non concernées par les aménagements, où sont encore cultivés de la vigne et des artichauts. Situé sur la zone à excaver, le château est finalement détruit en 1888.

De nombreuses machines sont nécessaires pour le dragage et le déblaiement des terres : excavateurs, locomotives et wagons, remorqueurs mais aussi des dragues à refoulement spécialement conçues par les entrepreneurs Vernaudon. La mise en œuvre est laborieuse tandis que les résultats escomptés sont peu probants. Les travaux sont suspendus puis définitivement arrêtés par décision ministérielle du 19 avril 1894 : les entrepreneurs engagent alors une longue procédure, laissant les ingénieurs se déchirer à nouveau sur les solutions à apporter au problème d’envasement.

Au début du XXe siècle, le calme revient sur l’île. Amputée, elle n’en demeure pas moins fertile : les sables et vases extraits lors des travaux ont formé de petits monticules de terre argilo-silicieuse favorable à la culture de l’artichaut et de l’asperge. Le nouveau propriétaire y fait travailler des métayers disposant chacun d’une maison au centre ou en bordure de la pièce qu’ils cultivent. S’y pratique également l’élevage de vaches laitières et de veaux.

De ces cultures passées et de ces chantiers avortés, l’île désormais inhabitée ne garde que peu de traces. Seules quelques ruines subsistent encore sur les rives, livrées à l’érosion des courants du chenal de navigation. Jour et nuit, la drague lutte encore contre l’envasement irrémédiable afin de maintenir la navigation sur l’estuaire.

  • Claire Steimer

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