Publié le 28 juillet 2014 dans Les communes riveraines de l’estuaire de la Gironde

Les investissements médocains d’un industriel parisien : de la couture à l’architecture

Dans la 2e moitié du XIXe siècle, la vigne gagne les marais assainis des bords d’estuaire : en 1868, les vins produits à Saint-Vivien sont "en général légers, ont un peu le goût de terroir. Cependant certaines parties de la commune donnent des vins corsés sans goût de terroir. On a essayé dernièrement la culture de la vigne dans les terres d’alluvion, et on a obtenu de bons résultats"(1).
A la fin du siècle, Émile Bariquand (1841-1904), alors à la tête d’une entreprise prospère de machines à coudre et autres outils de précision installée à Paris, achète le domaine de la Grande Canau : en 1893, il y produit une quantité impressionnante de vin dans les mattes, pas moins de 500 tonneaux(2) !
L’arrivée de ce parisien ne passe pas inaperçue dans cette contrée du Bas-Médoc : « C'était un industriel qui avait fait, à Paris, rue Oberkampf, une grande fortune en fabriquant des outils et des machines à coudre. Riche, la passion de bâtir l'avait possédé : "Je suis né, gouaillait-il, - car il avait l'esprit parigot - avec une brique dans le ventre". En vain, lui proposa-t-on, en Médoc, de fastueux châteaux. À l'étonnement de tous, il acheta à Saint-Vivien, de vastes étendues de terres désolées. C'est qu'il voulait créer son domaine. Il fit donc construire une porcherie, beaucoup trop grande pour les porcs qu'il avait fait venir d'Angleterre ; un cuvier, beaucoup trop grand pour les vignes. Il y eut aussi beaucoup plus de maisons de paysans que de paysans »(3).

Ayant participé à l’Exposition universelle de 1878 et aux suivantes(4), il a probablement repéré à cette occasion l’architecte Jean-Camille Formigé (1845-1926), auquel il confie la construction de sa demeure médocaine.
Originaire du Bouscat et élève à l'École des arts décoratifs et à l’École nationale des Beaux Arts, Formigé exerce la fonction d’architecte en chef du service des promenades et jardins de la Ville de Paris, d’architecte en chef des monuments historiques, puis d’inspecteur général des édifices diocésains. On lui doit notamment la grande Serre des jardins d’Auteuil.
A Bordeaux, il collabore au début du XXe siècle avec le sculpteur Jules Dalou pour le monument à Gambetta inauguré en 1905 sur les allées de Tourny.
Il répond par ailleurs à quelques commandes privées : à Evian-les-Bains, en 1896, il construit la villa La Sapinière, dans un style italien, pour le banquier lyonnais Joseph Vitta.

Ce n’est, semble-t-il, pas du goût d’Émile Bariquand : « Pour son habitation, l'architecte Formigé avait établi les plans d'une villa à l'italienne. Émile Bariquand n'avait pas voulu de balustres : "Le vent du Médoc, disait-il, les jetterait par terre". Sa femme réclamait un étage de plus pour avoir des chambres. L'un et l'autre dédaignèrent le toit de tuiles romaines, "qui ne fait pas château". Résigné, l'architecte coiffa d'ardoises la grande bâtisse et la loggia »(3).

C’est peut-être Jean-Camille Formigé qui édifie aussi le Chalet Bariquand à Soulac, vers 1895. Émile Bariquand flaire la bonne affaire, alors que la cité balnéaire ne cesse de se développer. En 1898, il achète 5 hectares de terrains en échange d’un emprunt qu’il accorde à la commune ; il prévoyait la construction d’un casino qui ne fut jamais réalisée ; le quartier sera loti bien après sa mort dans les années 1920(5).

En quelques années, Émile Bariquand a jeté son dévolu sur cette région du Bas-Médoc en plein développement agricole, viticole et immobilier : investisseur audacieux, il semblait prendre tous les risques avec le plus grand plaisir : "Cette propriété, c'est mon vice ! Croyez-vous qu'une danseuse ne me coûterait pas aussi cher ?"(3)

  • Claire Steimer

(1) COCKS Charles, FÉRET Édouard. Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite. Bordeaux : 2e éd. Féret, 1868, p.172-173
(2) COCKS Charles, FÉRET Édouard. Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite. Bordeaux : 6e éd. Féret, 1893, p.256-257
(3) BALDE Jean. La maison au bord du fleuve - Souvenirs bordelais, 1937, p. 187.
(4) BARIQUAND Émile, Rapport sur le matériel et les procédés de la couture et de la confection des vêtements, Exposition universelle internationale de 1878 à Paris, groupe VI, classe 58, texte imprimé. A cette même exposition universelle, Jean-Camille Formigé est honoré d'une médaille ; à l'exposition de 1889, il réalise deux palais.
(5) LESCORCE Olivier. Pratiques architecturales et urbaines, et mentalité balnéaire à Soulac (Gironde) de 1849 à 1936. DEA d'histoire de l'art : Bordeaux 3, 1989.

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