Publié le 01 octobre 2014 dans Les carnets de l'Inventaire

Uza / La Mort d’Eschyle ou L’aigle et la tortue

L’église Saint-Louis d’Uza (Landes), fondée il y a un siècle et demi par les marquis de Lur-Saluces, renferme, entre autres dons de la célèbre famille, un curieux tableau que l’usage local désigne sous le titre de Saint Jean à Patmos1.

À gauche, gravure d’Otto van Veen (1607). À droite, La Mort d’Eschyle, église d’Uza.
À gauche, gravure d’Otto van Veen (1607). À droite, La Mort d’Eschyle, église d’Uza.

Dans un paysage rocheux, un patriarche chauve et barbu, plume à la main et encrier à son côté, est absorbé dans l’écriture d’un ouvrage, tandis qu’un aigle majestueux déploie ses ailes au-dessus de lui. Jusque-là, rien que de conforme à l’image classique de l’évangéliste rédigeant l’Apocalypse au soir de sa vie dans une île du Dodécanèse, tel que l’ont figuré tant d’artistes, de Jérôme Bosch à Poussin.

Deux détails toutefois intriguent. La ville fortifiée qui se profile au loin est assez incongrue dans le désert de Patmos. Surtout, la tortue que le rapace tient dans son bec oriente la lecture dans une tout autre direction... en l’occurrence vers une autre île, la Sicile. C’est à Géla (l’actuelle Licata) que Valère-Maxime et Pline l’Ancien situent en effet la mort tragi-comique (et légendaire) du poète grec Eschyle (525-456 av. J.-C.). Valère-Maxime : «Étant un jour sorti de la ville qu’il [Eschyle] habitait en Sicile, il s’assit dans un lieu exposé au soleil. Un aigle, portant une tortue dans ses serres, passa au-dessus : trompé par la blancheur de sa tête qui était chauve, il la prit pour une pierre et y laissa tomber la tortue pour la briser et en manger la chair. Ce coup ôta la vie au poète, créateur et père de la mâle tragédie.»

 Une mâle tragédie ?

Le goût du fait divers n’a pas attendu la presse à sensation pour se donner libre cours : l’anecdote connut – jusqu’à nos jours2 – une belle fortune littéraire auprès des exégètes, moralistes et fabulistes. Montaigne, mi-plaisant, mi-sérieux, la cite au chapitre des «Morts extraordinaires» du livre I des Essais. La Fontaine, avec sa bonhomie souriante, en fait dans L’Horoscope (Fables, livre VIII, 16) une satire contre les devins et autres oiseaux de malheur – on aurait prédit à Eschyle qu’il mourrait de la chute d’une voûte... Les peintres de l’âge classique, en revanche, furent peu tentés par ce sujet trop éloigné des exempla virtutis de l’Antiquité. Une exception fut l’Anversois Otto van Veen, dit Venius (1556- 1629). Le maître de Rubens, littérateur autant qu’artiste, doit une large part de sa renommée à la composition de recueils d’emblèmes, ce genre chéri de la culture humaniste de la Renaissance. Moins connus que ses Amorum emblemata (1608), les Emblemata Horatiana (Amsterdam, 1607), compilation de sentences d’Horace commentées et illustrées de 104 gravures, eurent en 1646 les honneurs d’une traduction française par Le Roy de Gomberville, sous le titre de Doctrine des mœurs tirée de la philosophie des stoïques. Le 33e apologue, « La mort est inévitable», ravive la légende de la funeste prédiction à Eschyle, si bien raillée par La Fontaine : « Ne crois pas éviter la mort, / Que la divine loy t’appreste. / Car si ton propre toict ne t’écraze la teste, / Le toict d’un étranger accomplira le sort. »

C’est l’estampe en regard qui servit de modèle à notre toile d’Uza, vers la fin du XVIIe siècle3. Pour qui fut-elle peinte ? On la verrait bien orner, en pendant de quelque autre trépas célèbre (la mort de Socrate ?), la bibliothèque d’un lettré humoriste ou blasé, dans le genre du Pococuranté de Voltaire. Les Lur-Saluces ont-ils jamais produit un original de cette espèce ? C’est peut-être le lieu de rappeler leur parenté avec un certain Michel Eyquem4. Bon sang ne saurait mentir.

 

1. Huile sur toile, 108 x 56 cm. Classé Monument historique en 1977 comme Saint Jean à Patmos.

2. David Alliot et al., La Tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’histoire, Paris, éd. Arène, 2012, chap. IX.

3. Et à celle conservée au Musée d’art et d’histoire de Montbéliard sous le titre de... Saint Jérôme lisant.

4. Marie de Gamache, mère de Claude-Honoré de Lur, vicomte d’Uza, était la petite-fille de Montaigne.

 

Jean-Philippe Maisonnave, chercheur au service du Patrimoine et de l’Inventaire.

Publié dans Le Festin n°91, automne 2014

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