Publié le 26 septembre 2018 dans Les carnets de l'Inventaire

Reliquats d’un blanc manteau d’églises

Patrimoine religieux

Longtemps dédaignée pour son caractère « archaïque», encore largement méconnue des visiteurs parcourant les routes du vin ou de la foi, l’architecture religieuse girondine du XIe siècle a fait l’objet, voilà quelques années, d’une approche renouvelée.

Arcatures de l’abside de l’église du Nizan. © Marion Provost, 2014
Arcatures de l’abside de l’église du Nizan. © Marion Provost, 2014

En 1959, Jacques Gardelles, historien de l’art du Moyen Age, appelait de ses vœux l’inventaire des églises girondines « pouvant dater de la période antérieure au triomphe de l’art roman »1. Leur recensement fut le point de départ de la thèse inscrite dans le programme de recherche financé par la Région sur les mutations de l’architecture religieuse romane au temps de la réforme grégorienne dans les anciens diocèses de Bordeaux et Bazas, dirigée par Christian Gensbeitel2. Ce travail a élargi le spectre de l’enquête réalisée dans les années 1970 par la médiéviste Michelle Gaborit.

Tradition et expériences novatrices

A l’image d’un inventaire thématique, le recensement systématique des églises ou parties d’églises représentatives des prémices de l’art roman a mis en évidence un corpus d’environ 180 édifices sur un territoire correspondant peu ou prou à la Gironde,  reliquat du « blanc manteau d’églises » qui couvrit l’Occident chrétien après l’an mil. Articulées à une synthèse, plusieurs études monographiques font apparaître particularités ou récurrences typologiques. Quelques édifices se distinguent car ils témoignent de formes faisant référence à l’Antiquité ou issues du haut Moyen Age (portails en avant-corps à fronton ; mur-diaphragme de l’église de Saint-Genis-du-Bois), plus souvent parce qu’ils introduisent des nouveautés qui regardent timidement vers le XIIe siècle et l’épanouissement de l’art roman (arcature du chevet de l’église du Nizan ; faux transept, triple abside et tour de clocher de Saint-Georges-de-Montagne). Outre l’exceptionnel, comme dans tout inventaire, l’essentiel du corpus est constitué d’églises d’une grande sobriété.

Charme discret

La forme allongée de leur plan est accentuée par l‘unicité du vaisseau, s’ouvrant sur une abside dotée d’une travée droite ; ces espaces s’étrécissent à mesure que l’on s’achemine vers l’est. Les maçonneries en moellons constituent le dénominateur commun de ces édifices où la pierre de taille est réservée à l’encadrement des baies, aux chaînes d’angle et aux contreforts plats, lorsqu’elle ne compose pas le matériau de construction du chevet, introduisant une hiérarchisation dans le traitement des espaces. Les moellons y sont tantôt de tradition antique et parfois en remploi, tantôt irréguliers, mais leur mise en œuvre reste soignée. Des baies étroites en plein cintre, dont le linteau monolithe est échancré, éclairent faiblement l’intérieur. Sur le portail, parfois en avant-corps, se déploie une voussure faite de simples rouleaux. Les clochers-murs – souvent remaniés – se dressent sur la façade principale ou au-dessus de l’arc triomphal. Seul le chevet reçoit une voûte en cul-de-four, les nefs étant charpentées. Enfin, quelques éléments de modénature et de décor sont parcimonieusement répartis sur le chevet ou la façade principale. Aussi, là où d’autres régions intègrent déjà des innovations, cette architecture illustre la pérennité de traditions et le choix de formes simples qui font le charme discret et la saveur rustique de ces églises.

Marion Provost, docteur en histoire de l’art, chargée de mission Inventaire, Région Nouvelle-Aquitaine


[1] Jacques Gardelles. « Les vestiges de l'architecture de la fin de l'époque préromane en Gironde (Xe-XIe siècles) », Revue historique de Bordeaux, 1959.

[2]  Marion Provost. Les mutations de l’architecture religieuse romane dans les anciens diocèses de Bordeaux et de Bazas (fin XIe-début XIIe siècles),  sous la direction de Philippe Araguas et de Christian Gensbeitel, Université Bordeaux Montaigne, 2014.

Publié dans Le Festin n°106, été 2018

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