Publié le 01 décembre 2012 dans Les carnets de l'Inventaire

Pau / Moïse et le buisson ardent : une tapisserie bruxelloise à l’hôtel de Ville

La dépose, effectuée en collaboration avec le Musée national du château de Pau, de deux tapisseries accrochées dans le grand escalier de l’hôtel de Ville1, a remis en lumière des œuvres de premier plan, peu étudiées jusqu’à présent. C’est la seconde d’entre elles, la plus monumentale à tous égards, qui nous intéressera ici.

Moïse et le buisson ardent, Hôtel de ville de Pau
Moïse et le buisson ardent, Hôtel de ville de Pau

Si les circonstances de son arrivée à Pau restent à établir — une recherche est en cours dans les archives de la Ville —, le pedigree de cette somptueuse tapisserie de lisse a pu être aisément reconstitué. Il s’agit en effet d’un exemplaire de la troisième pièce de la Tenture de Moïse (qui en compte huit), exécutée d’après des modèles du peintre parisien Charles Poerson (Metz, 1609 - Paris, 1667), un spécialiste réputé du genre. Nicole de Reyniès, dans la monographie consacrée à cet artiste2, date la réalisation des dessins préparatoires des années 1651-1652.
Moins connue que la tenture homonyme d’après Poussin et Le Brun, révélée au public par une récente exposition bordelaise3, la série de Poerson a fait l’objet de quelques rares tissages, tous sortis, apparemment, d’ateliers de lissiers bruxellois, plus précisément de celui de la famille Leyniers : Everaert Leyniers (1597 - actif en 1618-1680) a signé deux pièces de l’exemplaire de Vienne (Kunsthistorisches Museum) ; son fils Jan (actif en 1650-1686), quatre autres pièces de la même tenture, ainsi que les exemplaires de Milan (Palazzo Clerici) et de Richmond (Virginia Museum of Fine Arts). Les variantes de détail entre ces tissages, de peu d’importance — à l’exception des bordures —, résultent de la plus ou moins grande fidélité au carton original et, surtout, de la liberté traditionnellement accordée au lissier d’interpréter certains éléments mineurs de la composition.

La pièce de Moïse et le buisson ardent (Exode, I, 3) ne figurait — avant la redécouverte de la tapisserie paloise — que dans trois collections publiques ou semi-publiques : les musées, déjà cités, de Vienne et de Richmond, et le palais épiscopal de Pécs (Hongrie). De ces trois exemplaires, le plus proche du Buisson­ardent de Pau est celui de Pécs, dont la bordure est identique. Celle-ci correspond au troisième modèle de bordure répertorié dans la monographie de 1997 : s’y déploient, traitées avec virtuosité, de larges guirlandes et chutes de fleurs et de fruits enchâssant, sur le bord supérieur, une coupe à pied circulaire, au bas un large vase aux pieds en serres de rapace, sur les côtés des paniers de vannerie, aux angles inférieurs des socles cannelés et des cornes d’abondance.
La tenture de Pécs, offerte en 1750 par l’impératrice Marie-Thérèse à l’évêque György Klimo, portait autrefois sur l’une de ses pièces (Moïse ­et ­Aaron­ devant­ Pharaon) la marque de Bruxelles, mais aucune signature de lissier. L’exemplaire de Pau revient donc à coup sûr au même centre de production, mais il n’est guère possible de lui assigner un auteur précis en l’état actuel des connaissances. Quant aux autres pièces de la tenture, peut-être les heureux détours du marché de l’art permettront-ils un jour d’en retrouver la trace.

Cécile Dufau, mission Ville d’art et d’histoire, Pau.
Jean-Philippe Maisonnave, chercheur au service du Patrimoine et de l’Inventaire, Région Aquitaine.

 

1. Un constat d’état a été réalisé par Rachida Mallogi, restauratrice agréée par les Musées de France, avec la collaboration d’Isabelle Pébay-Clottes, conservateur au château de Pau.
2. Barbara Brejon de Lavergnée, Nicole de Reyniès, Nicolas Sainte Fare Garnot, Charles Poerson, Paris, Arthena, 1997 (pour La ­Tenture ­de ­Moïse, p. 127-137).
3. « Poussin et Moïse. Du dessin à la tapisserie », Bordeaux, Galerie des beaux-arts, juin-septembre 2011.