Publié le 01 juin 2012 dans Les carnets de l'Inventaire

Montignac / Glorifier et rassembler : le monument à Eugène Le Roy

Les opérations d’inventaire du patrimoine sont l’occasion d’analyser les qualités artistiques des monuments publics, mais également de comprendre leur sens et les conditions de leur élaboration : le monument à Eugène Le Roy à Montignac exprime ainsi la fierté de cette bourgade du Périgord pour l’auteur de Jacquou le Croquant.

Monument à Eugène Le Roy, Montignac
Monument à Eugène Le Roy, Montignac

Dans les parcs, squares ou sur les places, les monuments commémoratifs font de nos jours bien souvent l’objet d’une indifférence collective. Pourtant, ils suscitent un véritable engouement au XIXe siècle : le phénomène est qualifié péjorativement de « statuomanie », tant fleurissent des monuments érigés par les pouvoirs publics ou à l’initiative de sociétés levant des fonds par souscription.
Cette mode est encore bien répandue au début du XXe siècle. Si, dans les années suivant la Grande Guerre priorité est donnée aux commémorations du massacre, des monuments aux grands hommes sont toujours érigés.
En 1927, soit vingt ans après la mort d’Eugène Le Roy (1836-1907), la commune de Montignac rend hommage au romancier qui a fait d’elle sa terre d’élection. Cette commémoration a un parfum politique : radical et anticlérical, Le Roy est glorifié à l’initiative d’hommes appartenant à la même famille politique que lui, le député Yvon Delbos et le sénateur Ferdinand de La Batut. La commémoration a plus que jamais valeur de manifeste et prône le rassemblement : à travers l’écrivain, sont magnifiés la terre et le peuple périgordins.
C’est Gabriel Forestier (1889-1969), un jeune sculpteur originaire d’Eymet, qui est choisi pour honorer le romancier. Forestier fréquente durant quelques années l’école des beaux-arts de Bordeaux, avant de s’installer à Paris où il se forme essentiellement en autodidacte. Le buste d’Eugène Le Roy vient clore une série de monuments commémoratifs dont il obtient commande grâce au soutien du sénateur de La Batut.

Hommage de bronze
Forestier livre un monument didactique : le buste en bronze repose sur un socle portant le nom des œuvres les plus connues de Le Roy, évoquées par quatre bas-reliefs.
Le sculpteur transcende le physique patriarcal de l’écrivain. Massif et frontal, le buste est envahi par une abondante barbe ondulée couvrant son cou. La moustache forme le sommet d’un motif en pointe de flèche invitant le spectateur à plonger dans les yeux profonds de celui qui aimait à sonder les mœurs de ses semblables.
Forestier a sans conteste été inspiré par une description de Le Roy faite par Yvon Delbos : « Au physique et au moral, il était pleinement l’homme de son œuvre. Robuste et sain, il était, selon l’expression de chez nous, “bien planté” comme un chêne du Périgord. Avec sa grande barbe de patriarche, son regard droit et franc comme la barre énergique qui paraphait sa signature, il incarnait à merveille cette forte race de terriens qu’il a magnifiée dans ses ouvrages. »
Le monument à Eugène Le Roy fait partie des bronzes sauvés de la fonte sous la Seconde Guerre mondiale. Le buste coulé par la maison Barbedienne n’en a aujourd’hui que davantage de valeur. De plus, il inaugure les hommages rendus par Montignac à ses grands hommes : plus tard dans le siècle, des monuments à Joseph Joubert et Yvon Delbos sont érigés par le sculpteur Auguste Gilbert Privat (1892-1969).

Ophélie Ferlier, conservateur du patrimoine, service du patrimoine et de l’Inventaire de la Région Aquitaine (maintenant conservateur sculpture du Musée d'Orsay)

Publié dans Le Festin n°82, été 2012