Publié le 07 juillet 2017 dans Les carnets de l'Inventaire

Meubler l'absence : Louis-Claude de la Châtre en son abbaye

Saint-Sever

L’abbaye de Saint-Sever, sévèrement affectée par les guerres de Religion, est saccagée par les huguenots en 1569-1570. Le déclin spirituel qui s’ensuit est à l’image de la ruine du monastère. Un siècle plus tard, l’abbatiat de Louis-Claude de La Châtre est une période faste pour son mobilier. Mais était-ce pour les bonnes raisons ?

Panneaux sculptés de la clôture de la chapelle des fonts. (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général - Michel Dubau, 2015
Panneaux sculptés de la clôture de la chapelle des fonts. (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général - Michel Dubau, 2015

En 1645, l’abbaye adhère à la congrégation de Saint-Maur qui essaime en France depuis sa fondation en 1618 et prône une plus grande discipline et un retour à la règle bénédictine. L’abbaye se dote un peu plus tard d’un mobilier spécialement commandé pour l’église, comme en témoigne la clôture en bois des fonts baptismaux, décorée des insignes mauristes : la devise « PAX » surmontant les clous de la Passion dans une couronne d’épines et une main ouverte dans une couronne végétale ; le tout, entouré de rinceaux finement sculptés, où se décèle l’influence des recueils d’ornements de Jean Lepautre.

« Perdu de mœurs »

Il est probable que cette clôture, datée de la fin du XVIIe siècle, ait été acquise par Louis-Claude de La Châtre, abbé commendataire (clerc ou laïc percevant à titre personnel une grande partie des revenus de l’abbaye) de 1685 à 1699. Souvent non résidant, l’abbé déléguait son pouvoir juridique et spirituel à un prieur. Ce système, condamné par le concile de Trente, donna lieu à des abus. Nombreux sont les témoignages du mécontentement des moines vis-à-vis de ces abbés nommés par le pouvoir royal et non élus par eux. Louis-Claude de La Châtre ne déroge pas à la règle. Dans ses Mémoires, Saint-Simon en brosse un portrait peu flatteur : « Il était aumônier du roi depuis longtemps, et il enrageait de n’être point évêque […]. C’était un homme qui ne manquait pas d’esprit, mais pointu, désagréable, pointilleux, fort ignorant parce qu’il n’avait jamais voulu rien faire, et si perdu de mœurs, que je lui vis dire la messe à la chapelle un mercredi des cendres, après avoir passé la nuit masqué au bal, faisant et disant les dernières ordures […]. D’autres aventures l’avaient déjà perdu auprès du roi pour être évêque. Il était fort connu et fort méprisé. »

Meubler, expier

Le mobilier offert par La Châtre était-il donc destiné à racheter ses longues absences et ses mœurs dissolues ? En effet, selon Dom Du Buisson, moine à Saint-Sever dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’abbé commanda aussi la chaire à prêcher toujours visible dans l’abbaye, œuvre du sculpteur montpelliérain Simon Boisson, installé à Vic-en-Bigorre en 1677. Très actif dans le Sud-Ouest, Boisson est également l’auteur des stalles de Saint-Sever qui servirent de modèle à celles de Sainte-Croix de Bordeaux en 1682. Il en subsiste aujourd’hui quelques éléments, dont trois sièges et leurs miséricordes. Deux statues de la Vierge à l’Enfant et de sainte Anne, datées de la même époque, présentent en outre d’étroites ressemblances avec les œuvres de Boisson. Seraient-elles aussi des dons de l’abbé ? Hélas, cette générosité devait s’interrompre prématurément avec sa disparition brutale dans un accident de carrosse près de Versailles en 1699, comme le conte Saint-Simon avec force détails : « L’abbé se brisa contre les pierres, et les roues lui passèrent sur le corps. Il vécut encore vingt-quatre heures et mourut sans avoir eu un instant de connaissance. »

La mémoire de notre abbé de cour, éclipsée par la renommée de son successeur, l’illustre Antoine Anselme («le petit prophète»), ne survit plus à Saint-Sever que grâce aux bois cirés de Simon Boisson. En fin de compte, un bon placement à long terme…

Linda Fascianella, chargée d’une étude consacrée au mobilier de l’abbatiale de Saint-Sever, réalisée lors d’un stage au service du patrimoine et de l’Inventaire d’Aquitaine en 2015.

À lire : Marie Ferey, Saint-Sever, Cap de Gascogne. Éditions Confluences, 2017 (coll. Visages du patrimoine en Aquitaine).

Publié dans Le Festin n°101, printemps 2017

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