Publié le 12 juin 2019 dans Les carnets de l'Inventaire

Les bergeries de parcours. Requiem pour une lande défunte

Thématique

La vente des landes communales, jusqu'alors parcourues comme pâturage, puis leur conversion en terres sylvicoles à partir de 1857, ont signé la fin progressive de l'activité pastorale dans la Haute Lande. Les moutons et leurs pâtres ont depuis déserté les lieux ; bergeries de parcours, abris et chênes têtards, désormais abandonnés, s'effacent progressivement du paysage.

Abri de bergers dans la lande à Luxey. (c) PNRLG, Hadrien Rozier
Abri de bergers dans la lande à Luxey. (c) PNRLG, Hadrien Rozier

Trois décennies après le début de l'ensemencement, l'ethnographe Felix Arnaudin, témoin de la disparition de son propre monde, constatait avec amertume les effets de l’« assainissement » des communaux : « Maintenant la lande n'existe plus. Au désert magnifique, enchantement des aïeux, […] a succédé la forêt, la forêt industrielle ! Avec toutes ses laideurs1 ».

Patrimoines de l'itinérance

L’un des enjeux de l’inventaire du patrimoine culturel mené depuis cette année dans le Parc naturel régional est de recenser les héritages du pastoralisme avant qu’ils ne disparaissent totalement – et il y a urgence : dans la seule commune de Luxey, 93% des bâtiments agricoles présents sur le cadastre en 1841 ne figurent plus sur le cadastre actuel. Les bergeries de parcours, appelées « parcs », destinées à accueillir les moutons mis en pâture durant la saison sèche, se rencontraient notamment au sud de la commune. Ce bâti léger, de plan et de structure basilicale au toit à faible pente, se distingue des « bordes », dotées d’un seul vaisseau et d’un toit pentu. La concentration des ovins et le piétinement de la litière mêlée aux déjections y participe à la fabrication du « soutrage », indispensable à la mise en culture des terres pauvres de la Haute Lande. La mixtion est ensuite convoyée à l’aide d'une charrette ou « bros », pour amender les champs environnants.

Comme les parcs auxquels ils sont fréquemment associés, les abris de bergers sont en perdition. Ces petits bâtiments adoptent un plan rectangulaire et une façade disposée sur leur mur pignon oriental afin de bénéficier du soleil levant et de se prémunir des vents humides. La cheminée permet la préparation des repas et de garantir un apport de chaleur lorsque le climat se fait plus rigoureux. La réutilisation de ces abris par les gemmeurs, après la disparition de l’élevage, a permis d'assurer une meilleure conservation de ces bâtiments : la diversité des matériaux témoigne des nombreuses réfections dont ils furent l’objet, jusqu’à leur complet abandon au milieu du XXe siècle. Les plus nombreux sont construits en pans de bois et torchis, d'autres en essentage de planches et brique artisanale, certains en brique industrielle ou en mâchefer.

Abris, parcs à moutons et chênes têtards qui dispensaient leur ombre, formaient ainsi un complexe pastoral où le berger et son troupeau pouvaient trouver refuge lorsqu’ils parcouraient la lande, garantissant la nourriture des bêtes et le soutrage nécessaire à l’alimentation de tous. L'inventaire en cours, s'il n'enraye pas la disparition de ces artefacts d'une lande défunte, permet-il, plus de cent ans après Félix Arnaudin, de documenter les ultimes lambeaux d'un monde perdu.

  • Hadrien Rozier, chargé de mission inventaire du patrimoine culturel, PNR des Landes de Gascogne

    1. ARNAUDIN, Félix. Œuvres Complètes III Chants populaires de la Grande-Lande, vol. 1, Parc naturel régional des Landes de Gascogne, Éditions Confluences, 1995.

    Publié dans Le Festin n°109, printemps 2019

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