Publié le 27 novembre 2019 dans Les carnets de l'Inventaire

La Bastide-Clairence : un patrimoine, des héritages

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La zone xarnegu, à la limite des aires basque et gasconne sur les coteaux de la rive gauche de l'Adour, territoire de contacts entre les deux grandes cultures du Sud-Ouest, a offert, sous l'Ancien Régime, un refuge à la communauté juive. Les héritages matériels et mémoriaux de cette histoire croisée constituent aujourd’hui le riche patrimoine « bastidot ».

Tapisserie de laine représentant le village de La Bastide-Clairence, réalisée par les moines de l'abbaye voisine de Belloc. (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel
Tapisserie de laine représentant le village de La Bastide-Clairence, réalisée par les moines de l'abbaye voisine de Belloc. (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel

Dès l'origine, cette bastide créée en 1312 aux confins des royaumes de Navarre et de France, sur quelques arpents « incultes » appartenant à la paroisse Saint-Pierre d’Ayherre, fut peuplée de populations exogènes. D’après les études onomastiques, si quelques-uns portaient des noms à consonance basque, la majeure partie de ces « colons » était issue des Pyrénées navarraises, d'autres de Bigorre, certains de Champagne ou de  Normandie.

Villages refuges

Au début du XVIIe siècle, les tensions entre les marchands bayonnais et « la petite Jérusalem » des juifs séfarades du bourg de Saint-Esprit, poussent ces derniers à se réfugier dans des villages aux alentours de Bidache, sous la protection des comtes de Gramont. Selon l’expression de l'historien Gérard Nahon, La Bastide-Clairence devient ainsi « la plus petite sœur de la communauté de Bayonne », peuplée de marchands, artisans, apothicaire, médecin, intégrés à la population villageoise. Le cimetière israélite, où gisent des pierres tombales dans une prairie proche de l'église, conserve les inscriptions tumulaires de ces défunts « portugais », et des dates témoignant de leur installation, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

L’inventaire du patrimoine réalisé cette année dans la commune, de maisons en fermes, n'a guère permis de retrouver de traces matérielles significatives de cette présence pluriséculaire. Il est vrai que sauf exception du négociant Jacob Gomès, propriétaire de plusieurs biens au village et dans la campagne, les juifs étaient locataires de leur logement, dans la rue Saint-Jean et la partie haute de la Grand-Rue. La tradition locale voudrait pourtant voir des influences juives dans une porte en arc plein-cintre ou dans une inscription énigmatique, censée écrite en hébreu, alors qu’elle entremêle des lettres on ne peut plus latines ! Telle façade, peut-être plus ornée qu'une autre, passe pour l'ancienne synagogue, alors que la maison ne se distingue pas des typologies architecturales locales... Seul indice tangible de cette présence, la signature d'un patronyme juif, gravé sur un dallage à l'arrière d'une maison, à proximité d'un bassin, probable composante d'un ancien mikhvé (bain rituel).

Basques et gascons

Les différentes enquêtes réalisées depuis trois décennies dans ce petit village d’un peu plus de mille âmes ont révélé que les deux cultures majoritaires, basque et gascon, ont fusionné. De son côté, l'inventaire a permis de montrer que l'architecture vernaculaire locale doit autant aux influences gasconnes que navarraises, quand les inscriptions relevées sur les façades, depuis le XVIe siècle, adoptent certes le français, mais selon une graphie basque, accompagnés de motifs comme le lauburu (svastika). Les restaurations des décennies passées ou les architectures récentes ont, quant à elle, souvent exacerbé le caractère néo-régionaliste : tous ces éléments témoignent d'une réappropriation du patrimoine par les habitants, dans une région où les cultures dépréciées ou folklorisées au point de se vider de leur sens auraient pu disparaître. L'ensemble de ses héritages, non pas considérés comme des traces fossiles mais bien comme une ressource vivante, constitue ainsi une réponse à la globalisation du monde et à ses effets de lissage.

  • Alexandra Larralde, chargée d'étude pour l'inventaire du patrimoine de la commune de La Bastide-Clairence.

     

    Publié dans Le Festin n°111, octobre 2019

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