Publié le 06 décembre 2017 dans Les carnets de l'Inventaire

« Guerre aux démolisseurs »

Entre la destruction soudaine de la villa Bengali de Pessac et l'éclosion de nouveaux quartiers déracinés à Bordeaux, dur retour à la réalité d'une histoire qui se répète ou qui s'oublie.

Bordeaux, quai de Brazza, ancienne usine de produits chimiques Saint-Gobain, puis SOFERTI avant destruction. 
© Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Michel Dubau, 2008.
Bordeaux, quai de Brazza, ancienne usine de produits chimiques Saint-Gobain, puis SOFERTI avant destruction.
© Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Michel Dubau, 2008.

« Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l’art sur son utilité ? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l’art sert ! » – Victor Hugo, « Guerre aux démolisseurs », dans Revue des Deux Mondes, mars 1832.

Sans doute était-il facile de reprendre le titre du célèbre pamphlet de Victor Hugo, publié en 1832 dans la Revue des Deux Mondes, pour dénoncer des actes de destruction qui se travestissent sous bien des formes ; facile mais révélateur du caractère cyclique et répétitif de l’histoire, de l’utilité atemporelle de certains combats. Nous pardonnera-t-on également de jouer le rabat-joie dans un mois de septembre voué au patrimoine dont le succès n’est plus à démentir.

Car avec un tel succès, le patrimoine génère autant le consensus qu’il provoque la contestation : un consensus qui témoigne d’une réaction pour lutter contre la perte des valeurs culturelles et la médiocrité de l’urbanisation contemporaine – qui n’épargne malheureusement pas une métropole comme Bordeaux – ou pour marquer un attachement affectif aux valeurs esthétiques et mémorielles de notre société. Une contestation qui revendique, à l’opposé, le droit de jouir librement de son bien, de créer, de moderniser. Dans un tel contexte, toute posture incantatoire est à proscrire au profit du dialogue, tant beaucoup d’intérêts sont conciliables à qui veut bien prendre la peine d’écouter l’autre. Ce sont bien l’absence de dialogue et la volonté délibérée de ne pas comprendre qui ont conduit à la destruction soudaine de la villa Bengali de Pessac en juillet dernier1. Il faut reconnaître qu’il paraissait difficile, dans le cas présent, de sensibiliser des « spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur », pour citer le même texte de Victor Hugo.

Actes manqués

Or, bien des exemples démontrent que la prise en compte de la valeur patrimoniale d’un site et la compréhension de son histoire, voire une protection au titre des codes du patrimoine ou de l’urbanisme, offrent des clefs de lecture précieuses à la définition d’un projet et qu’elles ne sont en rien un frein à la création ou à la modernisation. Cette tendance si française à opposer les choses, à exclure l’une ou l’autre des parties, reste malheureusement bien vivante, alors que le projet devrait être un excellent point de ralliement de nos différents intérêts. À Bordeaux, nous assistons depuis quelques années à une série d’actes manqués qui modifient irrémédiablement l’espace urbain : la ville est en train de gommer toute son histoire portuaire et industrielle en détruisant patiemment et méthodiquement la plupart de son patrimoine lié à ces activités, et notamment de nombreux chais et entrepôts. Tout au plus garde-t-on un moignon de façade rue de la Faïencerie pour se donner bonne conscience ou dessine-t-on des sheds en toiture à Bacalan avec une ambition historiciste pour le moins affadie.

À coup de destructions, la ville de demain, pensée comme résidentielle et commerciale, est en train de passer à côté de son histoire sans se préoccuper du lien social et de la culture inhérents à un ancrage dans le passé.

Éric Cron, chef du service du patrimoine et de l’Inventaire - site de Bordeaux, Région Nouvelle-Aquitaine.

Publié dans Le Festin n°103, automne 2017

Ajouter un commentaire

* champ obligatoire

*
*
*

*
Cécile13-12-17 10:39
Remotivant et positif ce texte à mon sens, pour ceux qui défendent les valeurs du dialogue et de la nécessaire lecture du passé. Pour le reste, que chacun prenne ses responsabilités.