Publié le 01 juillet 2014 dans Les carnets de l'Inventaire

Gironde / Saint-Emilion médiévale : le détail et le tout

Malgré la renommée mondiale de la cité, le riche patrimoine civil médiéval de Saint-Émilion n’avait pas bénéficié d’étude approfondie depuis le XIXe siècle. Les récentes enquêtes menées par une équipe de chercheurs offrent aujourd’hui un regard renouvelé sur la ville et son patrimoine bâti.

Maisons sur la rupture de pente (côté est) entre ville haute et ville basse.
Maisons sur la rupture de pente (côté est) entre ville haute et ville basse.

Entre 2011 et 2013, une mission d’inventaire thématique du bâti civil médiéval, complétée par des études monographiques et archéologiques, a largement contribué à renouveler la connaissance de Saint-Émilion1. L’inventaire systématique a permis d’identifier une centaine d’unités d’habitations médiévales sur les quelque 400 parcelles que compte la ville. Formée par le mur arrière des maisons, l’enceinte urbaine présente un corpus significatif de riches demeures romanes datant de la fin du XIIe et de la première moitié du XIIIe siècle. Intra- muros, le bâti roman est complété par une importante série de maisons gothiques élevées dans le courant du XIVe siècle. Souvent dédiées au commerce en rez-de-chaussée, ces maisons polyvalentes, dont les espaces d’habitation étaient réservés aux étages, se signalent par leurs enfilades d’ouvertures de boutiques qui animaient les rues principales. Parmi ce corpus de vestiges inventoriés, souvent trop lacunaires pour autoriser des datations ou interprétations précises, un certain nombre d’édifices-clés ont pu être passés au crible d’une étude archéologique exhaustive qui laisse entrevoir la complexité et l’extrême vitalité du tissu urbain des XIIe et XIIIe siècles2. En complément, des analyses dendrochronologiques3 ont fourni de nouveaux repères chrono-typologiques concernant les charpentes à la charnière des XVe et XVIe siècles.

De la maison à la ville

Si les origines de Saint-Émilion appartiennent à la légende, c’est durant le XIIe siècle que la ville fait véritablement son entrée dans l’histoire. L’essor du culte de l’ermite Émilion est alors popularisé par la curiosité qu’attisa sans doute l’étonnante et impressionnante église «monolithe», creusée dans le calcaire à la fin du XIIe siècle. Le dynamisme de la cité naissante se traduit dans la pierre par la construction d’édifices romans prestigieux telle l’église collégiale, mais aussi des demeures qui, peu à peu, donnent à l’agglomération sa physionomie actuelle. L’importance croissante du lieu est confirmée en 1199 par la concession d’une charte de commune par le roi-duc Jean Sans Terre, qui reconnaît là un processus probablement bien engagé. Le XIIIe siècle marque l’âge d’or d’une cité dont le développement dépasse vite les limites de son enceinte. Alors deuxième ville du Bordelais, Saint-Émilion est bientôt concurrencée par la bastide de Libourne, créée en 1268. Au siècle suivant, la guerre de Cent Ans sonne le glas du rang de la ville dans la hiérarchie urbaine du Bordelais. Dans une enceinte désormais trop grande et trop coûteuse à entretenir, les couvents occupent d’anciens quartiers et les jardins investissent çà et là les zones basses. De nouvelles constructions voient bien le jour, mais le renouvellement urbain durant la période moderne fut moins prégnant que dans d’autres villes, ce qui explique qu’un tel patrimoine médiéval soit parvenu jusqu’à nous. Aussi riche soit-il, ce bâti n’en est pas moins menacé et fragilisé par le manque d’entretien au fil des siècles, par la surexploitation des carrières et par la réaffectation en chais des anciennes maisons médiévales. Gageons que ces études apporteront le support de compréhension indispensable à l’élaboration des futurs projets de réhabilitation de ce patrimoine trop souvent déprécié car méconnu.

1. Inventaire mené dans le cadre d’un programme associant l’université Bordeaux-Montaigne (UMR Ausonius), le service du patrimoine et de l’Inventaire (Région Aquitaine), le Service régional de l’Archéologie (Drac Aquitaine), la Communauté de communes de la Juridiction de Saint-Émilion et la commune de Saint-Émilion.

2. Études monographiques et archéologiques réalisées par Agnès Marin, archéologue du bâti.

3. La dendrochronologie est une méthode scientifique permettant en particulier d’obtenir des datations de pièces de bois à l’année près.

David Souny, chercheur chargé de la mission inventaire.

Publié dans Le Festin n°90, été 2014

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