Publié le 01 octobre 2011 dans Les carnets de l'Inventaire

Gironde / In vino vanitas. Une architecture viticole en Bordelais

L’intérêt grandissant pour le patrimoine viticole ne réside pas seulement dans le vin. L’opération d’inventaire des communes riveraines de l’estuaire de la Gironde, territoire bordé d’appellations prestigieuses, apporte un matériau renouvelé pour étudier l’architecture viticole en Bordelais.

Façade du cuvier du château Brane-Cantenac à Cantenac, par l'architecte Ernest Minvielle, 1877
Façade du cuvier du château Brane-Cantenac à Cantenac, par l'architecte Ernest Minvielle, 1877

La récente campagne thématique de protection des Monuments historiques consacrée aux châteaux médocains témoigne bien de l’intérêt porté aujourd’hui au patrimoine viticole. L’engouement, jamais démenti, pour les journées « portes ouvertes » dans les différentes appellations, aussi bien en Bordelais que dans des vignobles de moindre prestige, le développement de l’œnotourisme confirment la curiosité actuelle du public pour les dégustations in situ.
Le vin constitue, bien sûr, l’objet principal de ces visites, mais les sites et les bâtiments en forment un attrait supplémentaire. Comment expliquer, sinon, pour les propriétaires de grands domaines, la mode actuelle du recours à de non moins grands noms de l’architecture pour entretenir ou renouveler le lustre d’un cru classé par un « geste architectural fort » ?
Ainsi, Jean-Michel Wilmotte à Cos d’Estournel, Christian de Portzamparc à Cheval Blanc ou le Bordelais Bernard Mazières à Clerc Milon – pour ne citer que les projets les plus récents – perpétuent-ils, par leur réalisation, une longue tradition architecturale qui participe d’une scénographie et d’une mise en scène des vins de Bordeaux. Car depuis l’invention du concept de « château viticole » au XIXe siècle, l’architecture cherche à afficher ce qu’elle promet dans les verres.

Prestige et rationalité
Noblesse et grandeur étaient les principes qui présidaient à tout projet architectural pour doter un domaine, parfois jusqu’alors dépourvu de toute construction, d’une vitrine bâtie digne du cru. Mais les architectes du XIXe siècle, dont certains, à l’image de Louis-Michel Garros ou d’Ernest Minvielle, se sont fait une spécialité de l’architecture viticole au service de commanditaires fortunés, devaient aussi répondre à des impératifs de rationalité économique dans le programme qui leur était fixé, du moins pour les bâtiments d’exploitation. Par là même, ils contribuèrent à établir et à diffuser un modèle de chai, inventé de façon empirique par des viticulteurs éclairés, dont le cuvier à étage est l’organe essentiel.
Ce « cuvier médocain », outil de production performant, ne trouva cependant que peu d’adeptes hors de Gironde. Bientôt concurrencé par la mécanisation des celliers sous l’influence languedocienne, le modèle bordelais resta surtout une spécificité locale, bientôt frappé d’obsolescence... quand le « château viticole » trouvait, lui, une postérité dans bien d’autres vignobles.
Dernier avatar de cette architecture ostentatoire, le futur(iste) Centre culturel et touristique du vin à Bordeaux, confié à une équipe d’architectes et de scénographes menés par l’agence parisienne X-TU, doit démontrer aux yeux du monde que vin, architecture et patrimoine en devenir ont, en Bordelais, un destin indissociablement lié.

Alain Beschi, conservateur du patrimoine, service du patrimoine et de l'Inventaire - Région Aquitaine.

Publié dans Le Festin n°79, automne 2011