Publié le 29 septembre 2020 dans Les carnets de l'Inventaire

Gimel-les-Cascades (Corrèze) : lieu magique, trésors cachés

Situé au nord-est de Tulle, dans le premier site classé de France, le 23 mai 1912, le village pittoresque de Gimel-les-Cascades est construit sur un éperon rocheux, ceinturé par les gorges de la Montane. Cette rivière, nommée également la Gimelle, est un affluent de la Corrèze. Dans une nature accidentée, boisée et sauvage, la Montane, qui prend sa source sur le plateau de Millevaches, se fraie un chemin à travers les rochers et s’engouffre à Gimel dans la faille géologique d’Argentat, en produisant de magnifiques cascades, d’une hauteur totale de 143 mètres, appelées Le Saut, La Redole, et la Queue de Cheval (ou La Gouttatière).

La beauté du site magnifiée par l’artiste Gaston Vuillier

Gaston Vuillier, (Perpignan, 1845 – Gimel-les-Cascades, 1915), peintre et écrivain,  a été conquis par la beauté profonde et mystérieuse du site de Gimel, et s’y est installé en 1891. Il a valorisé l’environnement des cascades, les a rendu accessibles aux promeneurs, et a édifié « le Pavillon des Eaux Vives », depuis lequel il pouvait contempler à loisir les chutes d’eau. En 1909, il a obtenu le grand prix du Paysage. Il a ensuite lutté contre un projet d’implantation industrielle allemande, en 1912. Son travail a alors été récompensé par le classement du site. Il a réalisé une œuvre artistique importante sur Gimel : gravures, dessins et peintures, dont la plupart sont conservés au musée du Cloître de Tulle. Ses  récits sur le Limousin  sont illustrés par des scènes de la vie rurale, dont certaines représentent des pratiques rituelles de guérison, ainsi que par les paysages tourmentés des cascades de Gimel,  qui correspondent aux décors naturels chers aux artistes de l’époque Romantique.

« Du Pavillon des Eaux Vives, que le sentier contourne sur la gauche, on atteint, en deux lacets, le bélvédère de l’Inferno, ou de l’enfer. Au pied de la roche sur laquelle il s’avance, dans une profonde cuve de granit, la troisième cascade, La Queue de Cheval, glisse en s’étalant, au long d’une paroi lisse. La blanche et chatoyante écume va s’éteindre dans un gouffre profond et obscur. Après les éblouissantes apothéoses dans la lumière irisée d’arc-en-ciel, les effondrements des abîmes, le torrent disparaît dans les noirceurs de l’Inferno ». (1)

Lieu de légendes et diversité du patrimoine

L’effet visuel impressionnant du site, avec son charme envoûtant, accompagné des  variations sonores des chutes d’eaux, a suscité  de nombreuses légendes. En voici une parmi d’autres : certains soirs de pleine lune, une Dame Blanche rejoindrait le château de la Roche Haute, accompagnée par les musiques des troubadours et les poèmes de Bernard de Ventadour (2), pour célébrer l’amour courtois comme au temps du Moyen âge. Le site de Gimel-les-Cascades comprend de nombreuses richesses patrimoniales (3). Les vestiges des anciens châteaux forts sont encore présents : la Roche-Haute (qui dépendait du vicomte de Ventadour), se détache dans la forêt à la pointe sud de l’éperon,  la Roche- Basse, qui se trouvait au bord du torrent (qui était rattaché au vicomte de Turenne) est moins visible (4). A partir de 1494, ces deux bâtisses appartiennent aux seigneurs de Gimel. L’église Saint Pardoux, a été construite vers 1486, la chapelle Notre-Dame-du-Rosaire, est attestée à partir de 1728. L’église Saint-Etienne-de-Braguse remonte aux temps mérovingiens, elle est bâtie sur l’oratoire où vécu l’ermite Dumine (5). Le bourg a conservé les traces de ses jardins en terrasse, et ses maisons anciennes construites en granit, autrefois couvertes de chaume et aujourd’hui d’ardoise de Corrèze. Il garde le témoignage des activités artisanales passées : l’ancien moulin, la forge, le four banal.

Les richesses, parfois peu connues, de l’église Saint-Pardoux

Dédiée à saint Pardoux, premier abbé du monastère de Guéret au VIIe siècle, l’église paroissiale de Gimel contient un important mobilier, et un « Trésor », dont la châsse-reliquaire émaillée de saint Etienne, la pièce la plus prestigieuse, est attribuée à l’atelier dit « de la Cité » de Limoges (1170-1175).

La découverte de peintures murales remarquables des 14e et 15e siècles masquées par le retable

Les boiseries du 17e siècle, en forme de retable, qui habillent le chœur de l’église, sont ornées de deux peintures de la fin du 19e siècle : saint Pardoux guérissant un enfant à gauche, et saint Dumine présentant sa chapelle à droite. En 2001, à l’occasion de la restauration du retable, des peintures murales exceptionnelles ont été mises au jour. Elles ont été restaurées par Vladimir Halalau, en 2006-2007. Sur la partie gauche, figure un saint Antoine avec ses attributs : le bâton, le sanglier et le feu sous ses pieds, qui peut être daté du 14ème siècle ; et une scène de la Trinité, sous la forme du Trône de Grâce. A droite, se trouve une Annonciation, traitée dans le style des enluminures des livres d’heures du 15ème siècle (6). Sur un fond représentant une voûte bleue nuit ornée d’étoiles, les personnages sont peints avec des costumes aux couleurs vives : rouge, or, jaune, blanc et bleu. La Vierge au visage délicat, parée d’un manteau turquoise au drapé souple, lève la main dans un geste gracieux, exprimant sa surprise face à l’apparition de l’ange Gabriel aux ailes argentées.

Viennent ensuite les portraits de saint Pardoux et d’un donateur puis celui d’un chevalier. Portant une coiffe ornée de trois plumes rouge, blanche et verte, sa noblesse est confortée par sa taille imposante, le port de son épée, et par les armoiries de son bouclier : Léopard et fleurs de lys. Il pourrait être identifié à Guillaume d’Aquitaine (7).

Une huile sur toile d’un peintre italien, du début du 20e siècle

A droite, dans la nef, est accroché un tableau classé au titre objet par arrêté du 4 février 1991. Il a été donné à l’église par Jean Geouffre de La Pradelle, dans les années 1960, et se trouvait à l’origine dans la chapelle des Pénitents Blancs ou chapelle Notre Dame du Rosaire (8). Il a été restauré en 1992 par Bruno Tilmant d’Auxy. Cette œuvre a été réalisée par le peintre italien Cesare Saccagi (Tortone ; 1868-1934). Elève de l’académie royale Albertina de Turin, apparenté au mouvement de l’Ecole préraphaélite (9), Cesare Saccagi est renommé pour ses pastels et aquarelles et expose régulièrement en France de 1895 à 1927. Il a présenté cette toile au Salon des Artistes français de 1903 sous le titre « Les fidèles au Pardon ». L’inscription portée sur le cadre identifie cette peinture à une procession liée à saint Jean-Baptiste. Elle pourrait s’apparenter à celle du Tour de La Lunade, qui a lieu le 23 juin, depuis le 14e siècle, aux abords de Tulle. Toutefois, la statue de saint Jean-Baptiste, portée lors de ce pèlerinage, ne figure pas dans cette représentation. Le tableau, composé de 17 personnages représentés à mi-corps, met en valeur les jeunes femmes, placées au centre du cortège. Leurs visages, au teint translucide, légèrement rosé, leurs coiffes ornées de voiles blancs transparents et de perles, leur beauté et leurs regards empreints de douceur, apportent un sentiment de recueillement paisible. L’agneau symbolique, le reliquaire à tourelles, l’étendard avec une croix blanche patée sur fond rouge, portée par un chevalier en armure, confortent l’aspect mystique et religieux. L’artiste a renforcé la sensation d’harmonie qui émane du tableau en représentant la scène de manière très ordonnée : dans la première partie, viennent les chantres et le jeune violoniste, puis les femmes et les jeunes enfants, les hommes se trouvant à la fin du cortège, avec un vieillard à barbe grise qui pourrait représenter un sage. Cette chronologie des âges évoque l’idée d’un déroulement du temps, de la vie. Les têtes sont légèrement inclinées, les chevelures, peintes avec finesse, laissent apparaître les boucles, les tresses. Césare Saccagi a restitué le chatoiement des étoffes, la richesse des costumes, dans le style de la fin du Moyen âge : robes de velours, col de dentelle ou de fourrure. Les couleurs un peu sombres : bruns, bleu foncé, ocre, sont éclairées par le blanc de l’agneau, la clarté des carnations, les touches des bouquets d’hortensias et de fleurs parmes, la robe jaune clair de la jeune femme à la tresse, la cape blanc-argent du personnage portant un missel et les coiffes irisées. Le fonds du tableau représente un paysage de prairie et forêt qui s’apparente au limousin à l’automne, avec un édifice sur la droite, dont les fidèles semblent sortir, un rempart et un château se discernent dans le lointain. Le ciel un peu couvert semble indiquer la tombée du jour, ce qui ajoute une touche mystérieuse à la scène, qui porte à rêver. L’exactitude du dessin, le traitement subtil de l’ensemble par le choix des couleurs, la représentation des personnages, et l’agencement du cortège, font de ce tableau une très belle œuvre. Prêtée pour une exposition réunissant les tableaux de Cesare Saccagi en Italie, sa présence est originale et précieuse en Nouvelle-Aquitaine.

Gimel-les-Cascades ne cesse de nous surprendre par ses objets d’art et son patrimoine historique ; aussi bien que par la nature, qui nimbe les cascades d’une palette de couleurs changeantes au fil des saisons.

 

  • Françoise BOURDILLAUD, documentaliste au service Patrimoine et Inventaire, site de Limoges

 

(1) VUILLIEZ, Gaston. Gimel : cascades, gorges, étangs, impression du présent, légendes du passé. Gimel : Pavillon des Eaux-Vives, 1903.

(2) VANTADOUR, Bernard (ou Bernart de Ventadorn en Occitan), troubadour né vers 1125 à Ventadour (Corrèze) et mort vers 1200 à l’abbaye de Dalon (Dordogne).

(3) LIMOUSIN. Service régional de l’Inventaire général. Gimel-les-Cascades (Corrèze). Sandrine Boisset, Geneviève Cantié, Catherine Deschamps, Paul-Edouard Robinne. Limoges : Culture et patrimoine en Limousin, 1994. (Itinéraire du patrimoine ; 70).

(4) GUELY, Marguerite. Les peintures murales de Gimel. Bulletin de la société archéologique et historique du Limousin, 2007, t. 129, p. 9-17.

(5) DULAC-ROORYCK, Isabelle. Gimel : ses sanctuaires, son trésor. Gimel-les-Cascades : Municipalité, [s. d.].

(6) DELCROIX-LANDRY, Claudine. Les peintures murales de l’église de Gimel. Eléments d’analyse. Bulletin monumental, 2009.

(7) D’après Michelle VALLIERE, Conservateur des antiquités et objets d’art de la Corrèze.

(8) Information donnée par le Maire de Gimel-les-Cascades, Alain SENTIER.

 

 

 

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