Publié le 03 mars 2022 dans Les carnets de l'Inventaire

Faut-il s’émouvoir de la disparition prochaine de la maison Leydier à Bergerac?

Dans ses missions courantes, le service régional de l’Inventaire concourt à étudier et porter à la connaissance du public le patrimoine architectural, paysager et mobilier de Nouvelle-Aquitaine par des opérations programmées, souvent menées au long cours sur l’ensemble de son territoire. De manière plus ponctuelle, il lui arrive, malheureusement, de se faire aussi le chroniqueur d’un patrimoine disparu [1] ou, lors d’opérations d’urgence, en voie de l’être. C’est le cas dernièrement de la maison Leydier, située au 21 rue Neuve d’Argenson à Bergerac, au cœur du centre historique de la ville, dont la démolition, plusieurs fois annoncée, est désormais inéluctable : la décision a été prise par la municipalité, à qui appartient le site, de détruire très prochainement cet ensemble architectural [2].

Chronique d’une mort annoncée

Cette histoire attristante commence il y a une quinzaine d’années. La municipalité de Bergerac s’intéresse alors à l’édifice qui jouxte l’hôtel de ville et, en 2007, l’inscrit dans son plan local d’urbanisme (PLU) comme « emplacement réservé » avec pour projet (déjà) d’y créer une extension à ses locaux. Mais le résultat des élections municipales de 2008 en décide autrement, et le projet est rangé dans les cartons par l’équipe nouvellement élue.

Après la mort de la dernière propriétaire en 2008, puis le renoncement de la municipalité à l’emplacement réservé, le site privilégié de la maison et de son terrain attire un promoteur local reconnu qui y projette, en 2011, une résidence dans laquelle la façade principale sur rue de la maison Leydier serait supprimée. L’émotion suscitée par le projet, relayée par les associations patrimoniales locales, réussit à faire ployer le promoteur qui abandonne son projet. Mais cette victoire est de courte durée.

En 2019, la municipalité achète la maison, ses dépendances et le terrain afin d’y installer les archives municipales. En soi, cette acquisition et ce projet étaient de bon augure, mais, bis repetita, le projet de transfert des archives municipales est abandonné par la nouvelle équipe municipale.

Entre-temps, la maison laissée à l’abandon s’est dégradée inexorablement : absence de couverture engendrant l'infiltration des eaux de pluie et finissant par éventrer les parquets et plafonds de tous les niveaux ; fenêtres de l'étage-attique ouvertes à tous vents ; attaque de termites dans les bois ; nombreuses lacunes du crépi de protection de la maçonnerie des façades entraînant des infiltrations et une fragilisation de la structure. Le décor intérieur, les dépendances et le jardin sont également victimes de cette incurie.

Après cette lente agonie, selon un processus désormais courant en France [3], la municipalité de Bergerac ne peut que se rendre à l’évidence : l’état de délabrement des bâtiments rend leur destruction inévitable, chiffres à l’appui. Selon le maire, « La toiture est en piteux état. Il faudrait 150 000 à 200 000 euros pour la refaire. Il est hors de question de gaspiller l’argent public » [4]. Fort louable, ce souci des deniers publics, qui est aussi un choix politique, n’est toutefois pas étayé par la présentation d’un devis estimatif de ces travaux ou d’un contre-projet moins onéreux. Et par ailleurs, qu’en est-il de la valeur patrimoniale de la maison – de sa localisation dans un lieu éminemment protégé, situé à la fois dans le Site patrimonial remarquable de Bergerac (18/04/2018), dans la Zone de présomption de prescription archéologique (19/10/2004) et dans la Zone protégée au titre des abords de monuments historiques (mise à jour le 28/12/2020) ? Cette triple protection, que l’on pourrait croire inviolable, a fait long feu. La municipalité a déposé un permis de démolition totale de la maison Leydier et l’a soumis à l’avis de la Commission locale du Site Patrimonial remarquable de Bergerac et à celui de l'unité départementale de l'architecture et du patrimoine (UDAP) : tous deux ont donné un avis favorable à la démolition… sans savoir le passé de cette dernière.

Mais de quoi parle-t-on exactement ?

En effet, dans cette histoire, de manière assez éloquente, les protagonistes n’ont pas cherché à connaître cette maison, jugée prématurément, au mieux, comme un « bel exemple architectural de la France romantique et bourgeoise de Louis Philippe » ou de « la Restauration », soit un édifice de la première moitié du XIXe siècle. Ainsi, au moment de leur décision, ne connaissaient-ils pas l’histoire qui l’a traversée ou les habitants qui l’ont occupée. Encore moins ont-ils tenté de la comprendre.

Suivant le cadre réglementaire de la zone de présomption de prescription archéologique (ZPPA), le service régional de l’Archéologie (SRA, DRAC) a été saisi du dossier au mois de juin 2021. Le service régional du patrimoine et de l’Inventaire s’est alors proposé de mener en urgence une étude et une couverture photographique complète de la maison ; en outre, des relevés précis (plans, coupes et élévations) ont été demandés à la municipalité, ce dont elle s’est pleinement acquittée. Retour aux sources.

Le 17 mai 1756, pour récompenser Charles Petit (1713 ?-1791), ancien régisseur de son domaine de Cour-de-Pile pour ses bons et loyaux services, l’illustre famille de Durfort (issue de la branche des Durfort de Boissières) décide de donner à celui-ci une petite propriété située à Bergerac : une maison appelée « au Chay », avec jardin attenant, bordée à l'est par le canal du Pontet – actuelle rue Candillac –, à l'ouest par la rue Neuve d'Argenson, au nord par un petit chemin de service – devenu après élargissement rue du Pontet, maintenant rue du Professeur-Pozzi – et au sud par le couvent des Filles de Notre-Dame de la Foi – transformé en hôpital civil et militaire après la Révolution, de nos jours mairie de Bergerac [5].

La maison actuelle est probablement bâtie dans les années 1770 ou au début de la décennie suivante : un plan de la rue Neuve d'Argenson, certifié, signé et daté par Charles Petit lui-même du 10 février 1785 et qui la représente, fournit un terminus ante quem à la construction [6]. De cette représentation en élévation de 1785 et d’une mention textuelle de 1791 – « une maison a rés-de-chaussée, écurie et jardins » –, on comprend que la maison se composait à l’origine uniquement d’un rez-de-chaussée surélevé, directement couvert par un haut toit d’ardoises à brisis doté d'épis de faîtage. Les fenêtres couvertes en arc segmentaire du rez-de-chaussée, ainsi que leurs menuiseries à petits carreaux côté jardin et les pentures des volets en fer forgé et martelé, datent de cette première campagne de construction.

S’il avait souhaité bâtir ex-nihilo, Charles Petit aurait pu placer sa maison ailleurs dans la large parcelle de 1 400 mètres carrés à sa disposition. Il aurait ainsi pu construire selon une typologie différente, non sur rue mais en fond de cour ou sur le côté. Ses choix se sont au contraire portés pour une maison sur rue, exactement placée face à la place du Doublet, permettant ainsi de donner à voir aux habitants de Bergerac une belle façade en pierre de taille dans l'axe de la place dont elle formait désormais l’élégant « fond de scène ».

Ce faisant, Charles Petit a aussi inscrit sa maison dans le cadre architectural plus large de la rue Neuve d'Argenson, qui connait au XVIIIe siècle des embellissements – des travaux de voirie au milieu du siècle et encore après 1769 sous l'impulsion des Gontier de Biran, mais aussi ceux réalisés par les propriétaires de la rue qui rebâtissent également à neuf au même moment [7]. À l’instar de ces réalisations, la maison Leydier est une pure expression du siècle des Lumières à Bergerac.

C’est sans doute à Jean-Charles-Joseph Gouzot (1789-1867), héritier de sa mère Marie-Jeanne Petit en 1833, que l'on doit une seconde phase importante de travaux. Là encore, des documents permettent d’établir une fourchette chronologique. D’une part, selon les matrices cadastrales, la maison, qui présentait auparavant quatorze ouvertures (portes et fenêtres) en compte vingt-six en 1858 ; de même, surélevée d’un étage, elle apparaît sur la Vue panoramique de Bergerac par Auguste Faisandier en 1856. D'autre part, un document fournit le terminus post quem à cette modification : les balcons en fonte de fer de l'étage-attique sortent des ateliers de Jean-Pierre-Victor André, maître de forge à Paris (Ménilmontant), comme l’atteste une planche de leur catalogue paru vers 1836-1840 où leur modèle est proposé à la vente pour la première fois.

La fourchette chronologique de l’intervention est donc comprise entre 1836 et 1856. Cette campagne a concerné la surélévation de la maison par un étage-attique, la pose d’un nouveau toit à faible pente couvert de tuiles creuses, l’implantation d’un nouvel escalier central, l’érection d’un petit pavillon sur le jardin avec celle d'une nouvelle aile de dépendances comprenant des écuries et d’un pavillon à l’extrémité, ainsi que le réagencement et l’aménagement des pièces (cheminées, revêtement des murs, plafonds, chambranles de portes, lambris, etc.). Cette dernière campagne de travaux a donné à la maison sa physionomie actuelle.

Né dans la maison, Jean-Camille Gouzot (1830-1909), l’héritier de Jean-Charles-Joseph, en est propriétaire à partir de 1867 ; il devient maire de Bergerac de 1871 à 1875. Par alliances, la propriété passe ensuite entre les mains des familles Du Summier (ou Dussumier), Meslon (en 1910) et enfin Leydier (en 1917), qui lui a légué son nom.

Envoi

Qui s’émeut de la disparition prochaine de la maison Leydier à Bergerac, à part les quelque 196 signataires de la pétition lancée par l’association « Urgences PATRIMOINE » – une goutte d’eau comparée aux 26 700 habitants que compte la ville [8] ?

Bien sûr, il est assez piquant de souligner que la maison a appartenu au cours de son histoire à deux maires ou conseillers municipaux de Bergerac (Charles Petit et Jean-Camille Gouzot), à deux présidents du Tribunal de commerce (Jean-Baptiste Gouzot et Jean Leydier) et, finalement, qu’elle va être détruite par d’autres édiles de la ville, leurs successeurs. Ou encore que l’architecte des Bâtiments de France, qui a donné un avis favorable à sa démolition, disait en 2015 à propos d’une autre maison de Bergerac vouée à la destruction, et finalement sauvée in extremis : « Tout le monde est content de cette décision ; de toute façon, on ne pouvait pas se permettre de démolir une bâtisse historique dans le centre de Bergerac, on l’a déjà trop fait par le passé » [9].

Il faut savoir s’amuser de ces petites ironies de l’histoire et ne pas prendre les choses trop au sérieux. Ainsi n’évoquerons-nous pas le célèbre pamphlet de Victor Hugo « Guerre aux démolisseurs », qui ne semble plus aujourd’hui parler à grand monde – il faut se rendre à l’évidence [10]. De ce constat et de la situation actuelle, en prenant un peu de champ, on serait même tenté d’en venir à une autre conclusion : il faudrait bien reconnaître à la France, au fil des siècles, une certaine constance qui finit par forcer l’admiration dans l’art de démolir, des halles de Baltard en passant par l’incendie de Notre-Dame de Paris (en grande partie dû à la négligence) ; une certaine persévérance à faire table rase de son passé avec, de manière systématique, de « bonnes raisons » de le faire, financières, matérielles, humaines ; une certaine grandeur, non seulement à construire, mais aussi à démolir. Une histoire française de l’art de démolir serait d’ailleurs à écrire ou à réécrire [11].

De surcroît, on ne doit pas s’émouvoir de la disparition prochaine de la maison Leydier, car tout a été fait selon les règles, aucune loi n’a été transgressée : il y a bien eu consultation de la municipalité, les avis ont été demandés, les préconisations du service régional de l’Archéologie ont bien été respectées et suivies… Mais cela, comme souvent, en oubliant une loi immarcescible : ce qui est détruit l’est irrémédiablement. Il faut croire que la destruction est aussi dans la nature humaine, pourquoi donc faudrait-il s’en émouvoir ? Il me revient ces vers du Cyrano de Bergerac de Rostand :

« On sent, - n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! -
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure » [12]

 

  • Xavier Pagazani, chercheur du service du patrimoine et de l’Inventaire – site de Bordeaux, Région Nouvelle-Aquitaine.

 

 

Post-scriptum :

À l’issue de cette malheureuse histoire, et sans attendre que les cendres de la maison Leydier soient retombées, on peut, on doit s’interroger : ne serait-il pas profitable à tout le monde d’anticiper sur le devenir du patrimoine local ? De faire en sorte que les choix politiques soient faits en connaissance de cause ? Or, ici, à Bergerac, il n’y a pas d’outil d’aide à la décision sur l’ensemble du patrimoine de la ville, peut-être précisément parce qu’aucun état des lieux n’a été fait avec, pour conséquence, une consommation irraisonnée de son capital patrimonial. Ceci est d’autant plus vrai dans la mesure où le cas de la maison Leydier n’est pas isolé : il est également envisagé la destruction d’un ilot complet donnant Grand Rue, en vue d’une « revitalisation » du cœur de ville. Le rôle de l’Inventaire est justement de faire ces états des lieux, pour peu qu’on lui en donne le temps et les possibilités, comme cela a pu être mené ou est encore en cours, à Arcachon, à Saint-Sever, à Pau, à Dax, prochainement à Libourne.

 

Pour en savoir plus : découvrir le dossier d’Inventaire de la maison Leydier.

 

 

 

[1] Parmi d’autres, voir les billets de blog consacrés aux sites disparus de l’hôtel Duplaà d’Escout à Pau par Cécile Devos, de l’hydrobase de Biscarosse par Laetitia Maison-Soulard, de la villa Bengali de Pessac par Éric Cron, du patrimoine agro-pastoral de la Haute Lande par Hadrien Rozier ou encore de la halle d’Agen par Alain Beschi.

[2] Voir l'article du journal Sud-Ouest du 15 février 2022.

[3] Depuis 2018, plus de 4 000 sites en péril ont été signalés à la Fondation du Patrimoine ou à la Mission Patrimoine. Parmi d’autres, voir les exemples de l’église Saint-Julien à Montrenault (Sarthe), le château du général Vandamme à Cassel (Nord), l’ancienne « boucherie » (une demeure du XVe siècle) à Saint-Maixent-l’Ecole (Deux-Sèvres).

[4] Propos recueillis dans un article de Grégoire Morizet pour le quotidien Sud-Ouest, paru le 5 juin 2021, p. 21, et titré : « La future démolition de la maison Leydier passe mal ».

[5] La majorité des informations archivistiques concernant la maison et Charles Petit m’ont été aimablement communiquées par Jeanne-Véronique Foussal de Belerd que je remercie vivement.

[6] Arch. départ. de la Gironde, C 4240, Plan en vue cavalière (élévations rabattues de chaque côté de la rue) de la rue Neuve d’Argenson à Bergerac daté de 1785 [reproduit dans COMBET Michel (dir.), Histoire de Bergerac, p. 207].

[7] Plusieurs maisons de la rue datent de cette époque, dont une (au n° 16) portant le millésime 1769, dans une imposte en métal ajourée.

[8] Voir la pétition en ligne : https://www.change.org/p/monsieur-jonathan-prioleaud-maire-de-bergerac-sauvons-la-maison-leydier

[9] Propos recueillis dans un article de Boris Loumagne, Sud-Ouest, 06/07/2015 : https://www.sudouest.fr/dordogne/sarlat-la-caneda/bergerac-la-maison-medievale-est-sauvee-7691371.php

[10] Paru dans la Revue des Deux mondes en 1832.

[11] Cette histoire a en réalité déjà été en partie écrite, notamment par Louis Réau, Histoire du vandalisme, Paris, Hachette, 1959, et est désormais prise en compte par les études universitaires, encore dernièrement dans l’ouvrage de Valérie Nègre (dir.), L’art du chantier : Construire et démolir du XVIe au XXIe siècle, Heule, Snoeck éditions, 2018.

[12] Acte V, scène 2.

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