Publié le 01 octobre 2012 dans Les carnets de l'Inventaire

Dordogne / Nous n’irons plus au bois

En Périgord, l’art de bâtir en pan de bois s’est poursuivi sur les marges forestières de la Double et du Landais jusqu’au milieu du XIXe siècle. Aujourd’hui, les derniers témoins de cette architecture vernaculaire disparaissent en toute discrétion.

Logis de ferme en pan de bois, le Betoux, La Roche-Chalais
Logis de ferme en pan de bois, le Betoux, La Roche-Chalais

La présence d’une architecture en charpente propre à la Double et au Landais montre avec force les liens qui unissent ici le milieu géographique et l’habitat. De tels usages constructifs s’expliquent en effet par l’absence de pierre à bâtir et la facilité de se procurer du bois d’œuvre. Ajoutée à cela, la médiocrité des terres locales a longtemps maintenu le secteur en marge des grands essartages médiévaux, malgré quelques efforts ponctuels et localisés liés au monachisme. Ainsi, le passage à la pierre ne s’y est pas réalisé selon le même schéma socio-historique que pour les terroirs voisins du Ribéracois ou du Bergeracois.
Aux XVIe et XVIIe siècles, bien que faiblement peuplée, la Double offre l’image d’« un beau et fertile pays » constellé de bourgs, hameaux et petites exploitations agricoles isolées au centre de clairières. Vers 1730, dans son Journal de voyage en Périgord, Louis de Lagrange-Chancel évoque sa traversée du pays : « Je m’en revins par la Double, pays sauvage du Périgord de cinq lieues de largeur sur six de longueur, rempli de brandes, de bruyères, d’étangs, de bois de chênes ou taillis [...], pays de chasses et de verreries, où les châteaux, les villages et leurs églises sont bâtis de charpente et de torchis, couvertes de paille. »
À l’aube du XIXe siècle, la surexploitation des futaies, notamment pour les besoins de la Marine royale, a bouleversé l’écosystème de la Double et favorisé le développement de marais insalubres, source de paludisme. À la fin du siècle, la question de son assainissement est au cœur des débats politiques sous l’influence du discours hygiéniste.
Au cours du XXe siècle, l’impact sur l’habitat est radical. Le chaume des toits a laissé place à la tuile plate ou creuse, moins vulnérable à la flamme. Pour le reste du gros œuvre, brique, pierre, puis parpaing se sont progressivement substitués aux matériaux traditionnels au point de reléguer l’habitat vernaculaire à quelque curiosité pittoresque.

De l’art du charpentier
Cet habitat offre des similitudes avec celui mieux connu des Landes de Gascogne. Architecture de l’économie, le réseau des pièces de charpente se résume au strict nécessaire. Les poteaux de fond sont chevillés aux sablières haute et basse par un système classique de tenons et mortaises. Le contreventement est assuré par deux ou trois aisseliers situés dans les angles supérieurs du cadre. Il est complété par des poteaux de garnissage et des tournisses. Réalisé en chêne, ce cadre est assemblé au sol, puis dressé et fixé aux autres pans. Les espaces du colombage sont alors garnis d’un hourdis de torchis. Un enduit à la chaux assure la finition. Dans ces constructions, le solin, la cheminée et l’évier sont les seuls éléments en maçonnerie.
Les enquêtes d’inventaire en Val de Dronne et dans le canton de Montpon-Ménestérol ont montré la rareté des édifices en pan de bois, puisqu’au total, seule une trentaine de maisons ou de fermes ont été recensées. Certaines dépendances, victimes du manque d’entretien, voire des xylophages, se sont effondrées depuis leur repérage. L’avenir de ces quelques témoins suppose une prise de conscience rapide de leurs propriétaires. Les actions de sensibilisation et d’aide en faveur de ce patrimoine apparaissent dès lors non seulement comme une nécessité, mais bien comme une urgence.

Vincent Marabout, chercheur à la Conservation du patrimoine départemental, Conseil général de la Dordogne.

Publié dans Le Festin n°83, automne 2012