Publié le 21 mars 2019 dans Les carnets de l'Inventaire

Détruit après inventaire

 

Si les monuments sont, comme les hommes qui les habitent, périssables, le travail d’inventaire du patrimoine consiste parfois à établir un ultime état des lieux ante mortem. Ou : quand la toge du conservateur doit céder devant les armes de l’aménageur et l’usure du monde…

Ancien marché couvert de l’architecte Paul Lhéritié à Agen, état en 1969 avant destruction. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Michel Dubau.
Ancien marché couvert de l’architecte Paul Lhéritié à Agen, état en 1969 avant destruction. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Michel Dubau.

Funestes destinées

Il peut être éclairant de porter un regard rétrospectif sur la documentation produite depuis plus d’un demi-siècle par l’Inventaire général en matière de patrimoine culturel. A côté des enquêtes topographiques exploratoires, visant à constituer des archives scientifiques et publiques sur « les monuments et richesses artistiques de la France », selon la terminologie originelle, les services, tout juste portés sur les fonts baptismaux par le ministre de la culture André Malraux dans les années 1960, furent mobilisés pour documenter des édifices promis à un destin funeste à brève échéance. Ainsi, les toutes premières campagnes photographiques réalisées en propre par les photographes de l’équipe, Bernard Chabot et Michel Dubau, portent-elles souvent sur des édifices voués à disparaître : maison Danglade à Bayonne, église de Courbiac à Villeneuve-sur-Lot, prison du fort du Hâ à Bordeaux… Les exemples sont nombreux d’opérations d’urgence réalisées sur divers sites avant destruction, qu’il s’agisse d’édifices isolés, tel l’ancien marché couvert d’Agen, ou de tout un quartier urbain, à Périgueux, Fumel ou Bordeaux – sans parler des ensembles mobiliers disparus dans le sillage de Vatican II. Plus récemment, la couverture photographique in extremis d’une maison d’Urrugne, détruite pour laisser place à l’autoroute, ou celle de la centrale thermique d’Ambès, avant une euphémique « déconstruction », ont permis d’enregistrer les derniers témoignages de ces éléments des paysages du quotidien.

Patrimoines en déshérence

Les centres de ressources du service à Poitiers, Limoges ou Bordeaux, regorgent donc de documents sur des « monuments » disparus. Outre les interventions ponctuelles de « sauvetage », l’Inventaire participe à la constitution d’archives sur les reliquats d’un monde en voie de disparition. C’était l’un des enjeux majeurs de « l’aventure de l’esprit » voulue par Malraux, de réaliser en 25 ans un inventaire général de la France en mutation. Après plus d’une cinquantaine d’années d’exercice, la mission garde aujourd’hui toute sa pertinence : quel avenir pour des patrimoines en déshérence, dépourvus d’usage et inadaptés au temps présent ? Ainsi sommes-nous les greffiers de la perte des bergeries de transhumance de la Grande Lande, de la déliquescence des industries rurales fermées pour cause de mondialisation, du délitement d’aristocratiques autant que désuètes cités thermales…

Sauvegarder par l’étude

Les milliers de dossiers constitués sur des éléments architecturaux et mobiliers, les dizaines de milliers de photographies et de relevés offrent une documentation précieuse sur des héritages soumis à l’usure du temps et à l’obsolescence, qu’il serait illusoire de vouloir intégralement garder sous une cloche patrimoniale. En faire l’inventaire permet d’assumer des choix en connaissance de cause, de déterminer ce qui fait patrimoine, reconnaissable, selon les mots de l’historien de l’art André Chastel, au fait « que sa conservation suppose des sacrifices, mais que sa perte constitue un sacrifice plus important encore ».

Bien plus qu’un simple constat d’huissier sur des « chef-d’œuvre en péril », l’Inventaire participe aujourd’hui d’une démarche globale visant à nourrir les projets de territoire et à faire du patrimoine l’un des meilleurs instruments pour inventer l’avenir.

  • Alain Beschi, conservateur au service du patrimoine et de l’Inventaire, Région Nouvelle-Aquitaine

Publié dans Le Festin n°108, hiver 2019

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Bastien Couturier15-04-19 16:07
Une telle sauvegarde est nécessaire, mais que cela doit être frustrant de relever la valeur de ces sites en sachant pertinemment le sort qui leur est réservé...
Cette mémoire perdurera, avec nostalgie, comme pour tant d'édifices aujourd'hui disparus. Certains étaient, hélas, protégés au titre des Monuments Historiques, mais même cette protection suprême s'avère parfois insuffisante... Voir pour cela la thèse en architecture soutenue récemment : http://www.theses.fr/2018LYSE2031