Publié le 01 octobre 2013 dans Les carnets de l'Inventaire

Aquitaine / L’art de bâtir pour le vin

De la maison de vigneron au château, du chai paysan à la cave coopérative, les constructions liées au vin sont légion en Aquitaine. Les campagnes d’inventaire réalisées depuis plus de 45 ans permettent de dessiner les contours d’un patrimoine viticole passé, présent et en devenir.

Cave coopérative de Saint-Radegonde, en Gironde : plancher de travail et voûte en béton, par l'architecte Louis Feuillade, 1935
Cave coopérative de Saint-Radegonde, en Gironde : plancher de travail et voûte en béton, par l'architecte Louis Feuillade, 1935

Certes, sur les quelque 720 pages que compte l’ouvrage consacré à l’inventaire du patrimoine du Vic-Bilh en Béarn, opération pionnière menée dans les années 1980, peu de mentions concernent les constructions viticoles. Paradoxe apparent, car s’il est vrai que ce territoire est aujourd’hui réputé pour son vignoble du Pacherenc, il était alors en pleine recomposition et les traces de sa viticulture ancestrale étaient extrêmement ténues, tel cet ancien chai converti en garage et repéré grâce à un pressoir miraculeusement préservé. Ce seul exemple est significatif d’une situation générale : partout – ou presque – fut pratiquée en Aquitaine une viticulture traditionnelle, mais les témoins de cette activité ont largement disparu. Soit que l’abandon des vignes après les crises cryptogamiques de la fin du XIXe siècle ait entraîné une conversion vers d’autres activités agricoles ; soit, au contraire, que le passage en monoculture et la modernisation des équipements en aient effacé les traces. Si le Bordelais capte toute l’attention des amateurs de tourisme oenologique, avec ses somptueux palais viticoles dont quelques uns sont maintenant honorés d’une protection au titre des Monuments historiques, d’autres constructions, plus modestes ou d’apparence plus banale, constituent une trame continue de la civilisation du vin en Aquitaine.

Monuments viticoles
Ainsi le château n’est-il que la face la plus ostensible du patrimoine viticole. Cette vitrine des crus prestigieux, étiquetée sur les bouteilles, a longtemps masqué la réalité plus triviale de la fabrique du vin. Pourtant, comme ce fut déjà le cas au XIXe siècle lorsqu’une « pluie d’or » sur les vignobles du Bordelais permit des mises en chantier sans précédent, ce sont les bâtiments de production qui font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions des propriétaires de domaines. Pas une semaine, ou peu s’en faut, sans l’annonce de la venue prochaine d’un grand nom de l’architecture au service du vin. De Pei à Norman Foster, de Portzamparc à Mario Botta, le visage des installations viticoles se trouve profondément renouvelé par leurs projets, non pour la partie « castrale » des domaines, mais bien pour la construction de chais. Il est vrai que ces équipements dessinés par des agences internationales le sont dans la pure tradition élaborée par les architectes bordelais au XIXe siècle. Fonctionnalité et élégance, recherche de rationalité dans la composition des espaces de travail et d’ostentation dans le traitement des volumes extérieurs et intérieurs, l’architecture viticole doit toujours répondre à un double programme : fournir un outil de production performant autant que donner à rêver. Cette dimension psychologique du vin a aussi été intégrée par le monde coopératif. La quête de la qualité ne suffit pas : les caves se doivent aussi d’offrir un écrin pour leur vin, quand la technologie permettrait de faire l’économie du bâti par l’alignement de cuveries thermorégulées. La cave coopérative de Buzet en Lot-et-Garonne, construite en 1955, avec son voile de béton cintré en guise d’auvent, offre l’une des manifestations les plus convaincantes dans la région de l’ascendant pris par l’architecte sur l’ingénieur du Génie rural.
Alors que, de nos jours, se creuse le fossé entre de prospères crus classés du Bordelais et des appellations locales plus confidentielles fragilisées par la crise, l’inventaire du patrimoine viticole en Aquitaine révèle les invariants culturels de l’art de bâtir pour le vin.

Alain Beschi, conservateur du patrimoine, service du patrimoine et de l’inventaire de la Région Aquitaine.

Publié dans Le Festin n°87, automne 2013