Publié le 15 février 2022 dans Les carnets de l'Inventaire

À la recherche de la chambre de Mazarin

Operations

Le passage de personnalités est toujours un événement marquant dans l'histoire d'une ville, agitant les foules et suscitant les récits des écrivains. À Dax, le passage du cortège royal en route vers Saint-Jean-de-Luz pour le mariage de Louis XIV a laissé sa trace dans les archives. Du 24 avril au 18 juin 1660, ce sont plusieurs milliers de personnes qui défilent dans la petite cité des eaux, chaque haut dignitaire venant accompagné d'une suite impressionnante de gardes et de valets. Si toutes les maisons ayant accueilli la famille royale sont identifiées, il reste une inconnue : où a dormi le cardinal Mazarin dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1660 ? Au-delà de l’anecdote, ce type d'événement permet d'identifier les maisons les plus remarquables de l'époque, mais aussi les grandes familles, leurs relations et les quartiers où elles résident... Une enquête policière comme on les aime à l'Inventaire.

Les faits
Les sources qui relatent l'événement dacquois de 1660 ne sont pas nombreuses. Elles tiennent dans un ouvrage et quelques articles de la société de Borda (1) qui s'appuient tous sur le manuscrit Cazenave (2), notre piste la plus sérieuse :
« Le vendredi 30 avril, entrée du roy, vers les trois à quatre heures après midy, il logea chez Monsieur de Borda maire, Monseigneur le duc d'Anjou frère unique du roy logea chez Monsieur de Postis prévôt, la reyne logea chez Monsieur de Saint-Martin-d'Agès, Mademoiselle d'Orléans logea chez Monsieur de Larrey avocat, Monseigneur le cardinal Mazarin logea chez Monsieur de Saint-Cristau, avocat, la cuisine de celuy-ci était chez Monsieur de Pedollis-Paillas, joignant la maison de ville, la cuisine du roy était chez Monsieur de Jossis avocat […]. »

Une fausse piste
Dans l'ouvrage d'Eugène Dufourcet, L'Aquitaine historique et monumentale (3), publié en 1890, sont identifiées la maison de Borda, au 6 rue des Fusillés ; l'hôtel de Postis, au 3 rue du Palais ; l'hôtel Saint-Martin-d'Agès, au 27 rue Cazade ; la maison de Larrey, au 43 rue des Carmes.
Pour la maison de Saint-Cristau, un article publié sur internet (4) nous met sur la piste du n°8 ou du n°10 rue des Fusillés. Le n°8 est rapidement mis hors de cause car son propriétaire en 1660 est déjà connu. Le n°10 attire notre attention mais les investigations ne donnent rien, nous voilà dans une impasse.
Un retour au livre de Dufourcet fait basculer l'affaire : « l'hôtel de Saint-Christau était alors soit le n°8, maison de Lataulade, soit le n°10, maison du baron de Cardenau », de la rue Large (aujourd'hui rue des Fusillés). Tout s'éclaircit : l'article incriminé avait certainement repris Dufourcet sans vérifier la correspondance entre les numéros de rue de 1890 et ceux d'aujourd'hui ; et bien sûr, ils ne correspondent plus ! Par chance, Dufourcet donne aussi le nom des propriétaires de l'époque.

L'accusé passe aux aveux
C'est au tour des matrices cadastrales (5), conservées aux archives municipales, d'apporter leur témoignage : hélas, pas de Lataulade référencé. En revanche, le baron de Cardenau (1766 – 1841) est propriétaire de la parcelle A2-384, aujourd'hui n°22 rue des Fusillés. Cet immeuble se situe juste en face de l'ancien hôtel de ville (démoli), à côté duquel on a installé les cuisines de Mazarin. Cela commence plutôt bien.
Mais les matrices cadastrales n'ont pas livré tous leurs secrets : en 1825, le propriétaire en A2-384 est Jean Joseph de Borda (1740 - 1826). Quel rapport avec de Cardenau ? On s'écarte du sujet, c'est Saint-Cristau qu'il nous faut.
Interrogeons maintenant la généalogie (6). Effectivement, Jean Joseph est le beau-père de Bernard Augustin de Cardenau, mais surtout, le descendant direct de Fabian de Saint-Cristau (1618 - ?), avocat au présidial de Dax. Bon sang, mais c’est bien sûr !
De plus, le maire Jacques François de Borda, qui accueille le roi, est apparenté à l'avocat. En 1658, il épouse sa fille, Marie Elisabeth de Saint-Cristau. Élémentaire : l'hôtel de Saint-Martin d'Agès, où avait séjourné Mazarin l'année précédente, est occupé par la reine, le maire lui propose donc la demeure de sa belle famille, à deux pas de son propre hôtel particulier.

Gare cependant au risque d’erreur judiciaire : la famille de Saint-Cristau, l'une des plus influentes de Dax au XVIIe siècle, possédait d'autres propriétés, peut-être même d'autres maisons dans la même rue. Mais l'hypothèse est assez satisfaisante. La maison serait donc restée dans la même famille pendant au moins six générations.

Faire parler le bâti !
Reprenons à présent l’enquête de terrain pour examiner cette maison de plus près. La mission d'inventaire du patrimoine à Dax a débuté en 2018 ; et le moins que l'on puisse dire est que la datation précise du bâti antérieur au XIXe siècle n'est pas chose facile : pas de date portée, une architecture très sobre sans décor datable, des façades réalignées, des bâtiments très remaniés. À tel point que certaines des plus insignes maisons dacquoises des XVIIe et XVIIIe siècles passent totalement inaperçues, devenues de simples immeubles résidentiels parmi d'autres. La façade de l'immeuble suspecté est tout de même assez singulière à Dax : elle est entièrement en pierre de taille, matériau habituellement réservé aux encadrements de baies et aux bandeaux. Un bel escalier en charpente, quelques ouvertures et une cheminée (miraculeusement préservée) indiquent un chantier de reconstruction au XVIIIe siècle. Néanmoins, devant l'escalier, une porte cintrée en gros appareil détonne en empiétant sur le couloir. Serait-elle le dernier témoin d'un bâtiment plus ancien ? Sans doute celui qui offrit le gîte à un illustre cardinal !

Il ne reste aujourd’hui plus grand chose des aménagements anciens. Les intérieurs ont été entièrement refaits pour laisser place à un cabinet d'avocats (coïncidence ?) et à de petits logements refaits à neuf. Il faut croire que le « cachet de l'ancien » n'a pas la cote à Dax. À défaut d'intérêt architectural, il peut être intéressant de valoriser l'histoire d'une maison ou d'une famille et de laisser place à l'imagination pour le reste. Un parcours proposant de revenir sur les traces de la Cour en 1660, rencontrerait certainement un franc succès auprès du public. Une nouvelle piste à explorer...

 

  • Linda Fascianella, chargée de mission pour l'inventaire du patrimoine culturel de la ville de Dax.

 

 

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1) François ABBADIE, « L'île des Faisans et la paix des Pyrénées », Bulletin de la Société de Borda, 1979, t. 4, p. 281-302.
Jean ROBERT, « Le tricentenaire d'une étape vers la paix des Pyrénées : Dax-Bidache (21-24 juillet 1659), Bulletin de la Société de Borda, 1959, t. 1, p. 27-52.
Hubert DELPONT, « Dax et le mariage de Louis XIV, un an de défilés : 21 juillet 1659 – 18 juin 1660 », Bulletin de la Société de Borda, 2008, t. 2, p. 141-152.
Hubert DELPONT, Parade pour une infante. Le périple nuptial de Louis XIV, à travers le midi de la France (1659-1660), Éditions d'Albret, 2007.

(2) On a perdu la trace de ce document qui faisait partie de la collection privée d'Henry Du Boucher, premier président de la Société de Borda. Le « manuscrit Cazenave » serait une copie partielle d'un livre rédigé par la famille de Boutges, commençant en 1653 jusqu'au début du XVIIIe siècle, et relatant les événements marquant de l'histoire locale.

(3) E. DUFOUCET, E-M. TAILLEBOIS, G. CAMIADE, L'Aquitaine historique et monumentale, Dax, 1890.

(4) landesenvrac.blogsport.com, « La parade royale et cardinale ».

(5) AM Dax, 1 G 2, Matrice cadastrale des propriétés bâties de Dax.

(6) https://www.geneanet.org/

 

 

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