Publié le 26 mai 2021 dans Le patrimoine des lycées

L’œuvre du 1% artistique du lycée Stendhal d’Aiguillon (Lot-et-Garonne)

Patrimoine des lycées, Operations

 « Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous fixer au château d’Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c’est un pays aussi beau que l’Italie. » Le Rouge et le Noir, Stendhal, 1830.

Du château au lycée

Le lycée Stendhal d’Aiguillon est inauguré le 2 octobre 1966. Cet établissement scolaire s’est installé dans l’ancien château des ducs d’Aiguillon [1], château construit lui-même sur l’emplacement d’un castrum situé sur le rebord de la moyenne terrasse de la rive droite de la Garonne. Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis de Richelieu avait fait édifier cette demeure entre 1765 et 1783 par l’architecte André Mollié. L’ingénieur Charles Leroy avait pris la suite du chantier.

Pour n’en faire qu’un portrait brièvement brossé, mentionnons qu’Emmanuel-Armand de Vignerot (1720-1788) est duc et pair, franc-maçon, membre de la Société olympique [2] où se retrouvaient les plus illustres représentants de la noblesse de cour. La grande passion de cet amateur éclairé était la musique [3] : intérêt héréditaire pour les arts et les sciences pour celui qui a été par ailleurs secrétaire d’Etat à la guerre.

En 1704, lorsque le futur duc, alors marquis de Richelieu, hérite du château d’Aiguillon, l’édifice construit au XIVe siècle est délabré. Le duc s’emploie à le reconstruire au goût du jour. Le château n’a jamais été achevé. Seuls ont été édifiés le logis, l’aile ouest, le bâtiment de la Comédie et celui des communs, son pendant au nord-est. Ces deux derniers bâtiments ont été construits en 1780.

Une restauration des bâtiments laissés en déshérence est conduite par l'architecte des bâtiments de France Jean Payen en 1964-1966. A partir de 1966 l'ensemble des communs situés au sud du logis principal est détruit. Début 1966, le bâtiment en « barre » au sud-est est édifié par l’architecte Paul Lagneau [4] et l'architecte d'opération Jacques Pompey.

Le château comporte un fronton triangulaire au centre de l’élévation antérieure côté cour et un autre sur l’élévation postérieure côté plaine. Le décor originel avait été réalisé par le sculpteur bordelais Barthélemy Cabirol, connu pour le décor du palais Rohan [5], l’actuel hôtel de ville de Bordeaux. Il avait reçu 750 livres le 19 août 1776 pour « la sculpture des timpans des deux frontons » du château d’Aiguillon. Comme le corps de logis, les frontons étaient en mauvais état pour l’un et détruit pour l’autre, au moment de l’installation du lycée. Une note de la Commission du bureau de la Commande publique en date du 24 septembre 1965 mentionne que l'architecte Lagneau « désire décorer les deux frontons » dans le cadre du 1% artistique. Le sculpteur Vadim Androusov doit réaliser le décor du fronton côté cour -face à la ville- et le sculpteur Maxime Chiquet, agréé par les Monuments historiques, doit rénover le fronton, côté plaine.

Fronton côté plaine

Le décor en haut-relief de Barthélemy Cabirol a été conservé pour le fronton ouest, vers la plaine : une femme assise au-dessus d’un soleil attire vers elle un guerrier cuirassé, elle lui montre des instruments (sphère terrestre, compas, roue) ; à gauche du soldat, une couronne de laurier, un bouclier et des drapeaux en faisceau.

La lecture pourrait en être l’ « union » de la science et de l’art militaire. Rappelons que les deux ducs d’Aiguillon étaient des soldats, Emmanuel a été lieutenant général. Par ailleurs, la duchesse d’Aiguillon, leur mère, était amie de Montesquieu et protectrice des Encyclopédistes. Leur père était membre de l’Académie royale des Sciences.

Fronton côté cour

Le fronton est, vers la ville, a sans doute été bûché pendant la période révolutionnaire comme insigne de féodalité. Le fronton originel représentait les armoiries ducales « d’argent à la croix de gueules, chargées d’un écu aux trois chevrons de gueules, sommés d’un lambel du même, timbré de la couronne ducale, au manteau des pairs et des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit ».

Des cartes postales anciennes montrent le fronton vide au début du XXe siècle, puis occupé par une horloge ronde. La photographie du chantier d’aménagement du lycée des années 1965-1966 présente le trou béant où était inscrite l’horloge.

La note descriptive de la commission relative au 1% artistique du bureau de la commande publique décrit comme suit le nouveau décor [6] : « Haut relief en pierre de Lavoux formant triangle dont la base est de 8m et la hauteur 1m68. Taille directe sur place, la pierre étant posée par les soins de l'entreprise. Le milieu du relief est occupé par un cadran solaire. À droite, une figure de femme drapée tenant une plume dans la main droite et un rouleau de papier dans la main gauche. Un enfant agenouillé lit le manuscrit. A l’extrême droite des instruments scientifiques, compas, télescope, livret etc. À gauche, une figure de femme jouant du luth ; plus à gauche un singe soufflant dans un cor ; à l’extrême gauche des notes et un instrument de musique. » 

D’allégories en symboles

Le sculpteur Vadim Androusov (1895-1975) a appris son métier aux côtés de son père géologue et de son grand-père, l’archéologue Schliemann [7]. Installé à Paris en 1920 il y suivit les cours de « La Grande Chaumière » donnés par Bourdelle. Ses premières sculptures datent de 1925 et représentent des figures féminines ou des personnages inspirés de l'Antiquité.

En choisissant d’une part un sculpteur agréé par les Monuments historiques pour la rénovation du fronton ancien et d’autre part un artiste « inspiré » par l’Antique, pour la création du décor du fronton sur cour, Paul Lagneau [8] entendait conserver l’intégrité « classique » de la demeure du XVIIIe siècle sans même y ajouter une touche de contemporanéité. Remplaçant l’horloge par un cadran solaire, il redonne à l’astre du jour le soin de marquer naturellement les heures. L’horloge mécanique avait été installée au château pour indiquer, « signifier », le temps réel de la vie d’un établissement alors magasin des tabacs, de même qu’à l’Hôtel de ville de Bordeaux, l’horloge donne l’heure officielle pour les employés et les administrés. Il est douteux que l’on ait souhaité que le cadran solaire d’Aiguillon indique les heures de cours aux lycéens. Androusov connaissait sans doute les symboles traditionnellement associés à l’astronomie. Sans avoir été l’objet d’une demande spécifique, les arts libéraux (ici science et musique) peuvent légitimement accueillir les élèves d’un lycée. Le choix du décor du fronton moderne est le fruit de la symbiose de la culture de l’architecte avec celle du sculpteur.

 

  • Bertrand Charneau, chercheur au service Patrimoine et Inventaire de Bordeaux, Région Nouvelle-Aquitaine.

 

En savoir plus :

BESCHI Alain, DUBOY-LAHONDE Catherine, MAISONNAVE Jean-Philippe et al. Le Confluent : Le Lot d'Aiguillon à Castelmoron, Lot-et-Garonne. Bordeaux : Le Festin, 2003 (Itinéraires du patrimoine).

BIROT Agnès. « Le château ducal d’Aiguillon ». Revue de l’Agenais, 2, 1984, p. 111-172.

 


[1] Inscrit M.H. 04-08-1951.

[2] Société de concerts dépendant de la Loge olympique de la Parfaite Estime fondée dans les années 1780.

[3] L’époque où il fait construire la demeure d’Aiguillon est aussi celle où il réunit sa célèbre collection de peinture et d'instruments de musique, aujourd'hui au musée d'Agen.

[4] Paul Lagneau (1913-2002) architecte des Bâtiments Civils et des Palais Nationaux fait partie de la dynastie des Lagneau. Jean-François né en 1944, architecte en chef des Monuments historiques est le père de Xavier, né en 1974, architecte du Patrimoine.

[5] Pour le palais Rohan, le fronton côté jardin représentait la Liberté, et côté cour la Sagesse évangélique. Décor remplacé côté cour en 1871 par une horloge.

[6] AN. 19880466/45. Commission et arrêté relatif au 1% artistique, 1965.

[7] Heinrich Schliemann (1822-1890) est le découvreur de Troie et de Mycènes.

[8] P. Lagneau est architecte du lycée Georges-Leygues à Villeneuve-sur-Lot (47), où il a fait travailler V. Androusov.

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