Publié le 06 mars 2018 dans Le patrimoine des lycées

Le 1 % artistique

Patrimoine public

"Le 1 %" : c’est sous cette forme abrégée que l’on nomme le plus souvent la part de crédit réservée à la décoration monumentale lors de la construction des bâtiments publics. Ce n’est qu’en 1951, sous l’égide du bref ministère de Pierre-Olivier Lapie, que ce projet de financement d’une création artistique se concrétise pour être appliquée aux constructions scolaires et universitaires. La mesure a par la suite été étendue à tous les lieux disposant d’espace d’accueil dans les services publics. L’opération d’inventaire des lycées, commencée en 2017 par le service du Patrimoine et de l’Inventaire, site de Bordeaux, prend en compte cet aspect de l’histoire des établissements.

Une recherche récente aux Archives Nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine, a mis en évidence des documents propres à révéler ou confirmer les choix ou les partis pris des commissions décisionnaires de l’État sur les dossiers du 1 %. Les rapports montrent parfois les craintes face à l’art dans son aspect "avant-gardiste" ou encore le souci de ne pas troubler les âmes juvéniles ou parfois même une répulsion avouée envers "l’art abstrait", pour employer le terme habituel des grandes classifications de l’histoire de l’art.

Dans une note datée du 16 janvier 1953, Charles Brunold, directeur général de l’Enseignement du Second-Degré s’adresse ainsi au directeur général de l’Architecture :

"D’après une information qui est peut-être sans fondement, M. Domenc architecte du lycée d’Arcachon, aurait renoncé à une décoration par fresques dans cet établissement pour adopter de la céramique et il voudrait faire de cette décoration une manifestation d’art abstrait. Je n’ai pas besoin de vous dire que, si l’art abstrait peut avoir sa place et son intérêt dans notre formation artistique, nos jeunes élèves ne sauraient commencer leur initiation aux choses du beau par ces voies difficiles".

Autre exemple, au collège d'enseignement technique de Chardeuil, près de Périgueux, devenu depuis le lycée des métiers du bâtiments :

L'architecte périgourdin Louis Savreux, en charge des travaux à mener dans l'établissement à la fin des années 1960 choisit deux artistes pour la décoration au titre du 1% : Gaston Watkin (1916-2011), premier Grand Prix de Rome, et Paul Becker (1920-2000), autodidacte, ami de Jean Cocteau. Watkin propose une sculpture verticale de cinq mètres  de haut, en béton banché et pâte de verre intitulée "Croissance harmonieuse" à placer dans la cour. Paul Becker, imagine, lui, pour la salle du foyer des élèves, une œuvre d'après un carton de Marcelle Dujarric de la Rivière (1899-1982), mécène tenant salon à Boulogne-Billancourt et dont le mari, le biologiste René Dujarric de la Rivière, est originaire de Saint-Sulpice d'Excideuil, à 15 km de Chardeuil. L'artiste compose ainsi un panneau résultant de l'agglomérat de particules de divers marbres dans lequel sont incrustées des pierres de couleur et des cabochons de verre. Nommée "L'évolution de l'urbanisme", Becker résume ainsi ce qu'il tente d'exprimer :

"Freinées par des forces obscures et souterraines, les idées progressent inéluctablement, se libérant avec la certitude tranquille d'un ferment et l'inexorable force de la racine."

Avant le passage devant la commission du Ministère de l'Éducation nationale et des Affaires culturelles, l'inspecteur d'académie, un architecte conseiller technique et l'ingénieur en chef de l'équipement sont invités à se prononcer. S'ils émettent un avis favorable, les remarques suivantes de l'architecte sont exemplaires de l'incompréhension parfois exprimée face à ce type de décoration :

Pour Becker : "Panneau amusant, joli de couleur, mais plutôt destiné à une école maternelle qu'à des élèves du Technique. Le motif de droite semble évoquer la danse, un XIV juillet, sous les lampions et les trois couleurs, au son de l'accordéon. Mais pour un Collège de Garçons à Chardeuil, où, les gars du bâtiment trouveront-ils des danseuses ? Peut-être à Coulaures ou à St-Pantaly d'Excideuil ? Pour nous qui connaissons le pays nous prévenons qu'elles sont rares."

Et à propos de l'œuvre de Watkin : "Ayant consciencieusement lu et interprété le lyrisme hermétique de l'auteur, nous avons tourné autour des segments cylindriques, essayé de saisir l'harmonie ascendante, l'harmonie chromatique et les sonorités colorées. Peine perdue. Nous n'avons retenu que les difficulté du charpentier appelé à préparer le coffrage, à épiloguer sur la façon dont vieillira l'ensemble, redoutant pour le béton banché, les délitements, les faïençages, les envahissements des mousses et lichens."

A l'appui de ces avis, la commission nationale valide en 1969 l'œuvre de Watkin mais demande à Becker de revoir le motif de son panneau. Ce dernier s'exécute et le marché lui est attribué en 1970.

Aujourd'hui, la "croissance harmonieuse" n'existe plus ; elle aurait été démantelée dans les années 1990. L'œuvre de Becker est toujours présente, mais en mauvais état et a été déplacée en extérieur. Rude destin pour ces objets artistiques, qui pourraient au minimum témoigner aujourd'hui des débats sur cet "art d'État". Un travail autour de ces œuvres débute heureusement grâce à une équipe d'enseignants et de lycéens, engagés cette année dans notre dispositif "Histoire de Bahut".

  • Bertrand Charneau et Laetitia Maison-Soulard

 

Lire : Un art d’État ? Commandes publiques aux artistes plasticiens 1945-1965. Presses Universitaires de Rennes et Archives Nationales, 2017

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Michel13-03-18 11:21
Beaucoup de ces œuvres sont aujourd'hui hélas bien dégradées.
jean-françois16-03-18 15:10
"LA DECOUVERTE DU MONDE"
Le 1% du lycée François Mauriac (Bordeaux-Bastide) réalisé à l'ouverture du lycée dans les années soixante a disparu (!?) lors des travaux de rénovation conduits ds les années 80/90 mais visible en images sur le site du musée des Beaux-arts à Alexandre Callède, décors et sculptures publics et privés.
Guillaume19-03-18 11:54
Article très instructif, qui change et éclaire le regard sur ces bâtiments et ces oeuvres.
Jean-Maxime21-03-18 10:41
L’idée première de l’art dans les lieux d’enseignements publics n’est-elle pas aussi de sensibiliser les jeunes regards à l’art ? Souvent incomprises, Il serait intéressant de savoir si les professeurs ou les artistes eux-mêmes ont l’occasion de présenter leurs œuvres à ceux qui les découvrent.