Publié le 24 mars 2020 dans Le patrimoine des lycées

La recherche érémitique

Vie du service, Patrimoine des lycées

Le directeur d’un service d’archives déclarait, il y a quelques années, ne pas vouloir numériser et mettre en ligne la totalité de ses fonds, craignant de voir les salles de lecture se vider de leur public. C’est en période, certes exceptionnelle, de confinement chez soi que l’on mesure l’intérêt de l’accès aux données sur Internet. Que n’entendait-on pas – il y a quelques décennies - sur la prééminence de la recherche universitaire dite « en chambre » par rapport à la recherche basée sur l’étude du terrain qualifiée de prosaïque avec un soupçon de mépris par les universitaires. L’Inventaire en était le promoteur en ce qui concerne l’étude du patrimoine architectural et mobilier. Le paradoxe étant que les chercheurs de l’Inventaire étaient souvent, comme aujourd’hui, issus de l’université. Les nouveaux diplômés postulant pour faire carrière à l’Inventaire allaient-ils devoir troquer le mocassin Sebago contre une paire de bottes en caoutchouc Aigle ?

Dans certains services de l’Inventaire, chez les chercheurs, alors pionniers mais déjà rompus aux vicissitudes et aléas du « terrain », il était de bon ton d’ironiser sur les stagiaires « option musée » qui allaient arpenter les cours des fermes du Lot-et-Garonne. Comme si la découverte d’un Rembrandt dans une petite église de « province » était impossible.

Une anecdote – il y en a mille – a couru dans les couloirs du service de l’Inventaire en Aquitaine : deux chercheurs, larges chapeaux de paille sur la tête, arrivent dans une cour de ferme en Béarn à bord d'une 2 CV décapotée. Ils sont reçus par le paysan plein de bon sens à qui ils font surtout l’impression de touristes en goguette « Bonjour Mesdames, oh pardon ! – juvénilité des deux personnes pourtant viriles – Bonjour Mesdemoiselles. »

La recherche en condition de confinement est désormais rendue possible. Le terrain qui habituellement fait partie du nécessaire aller-retour entre recherche documentaire et étude proprement topographique (topologique) sera donc reporté à des temps plus propices. La consultation du document réel est parfois aussi indispensable que la réalité du « terrain ». Par le simple fait que la plupart des fonds d’archives ne sont pas numérisés. Sans parler des ouvrages  improprement dits manuscrits.

Sûrement, le confinement obligatoire encourage et favorise la concentration : le repli chez soi devient repli sur soi. Il faut en convenir, la Thébaïde, la tour d’ivoire sont des lieux invitant à la réflexion, beaucoup l’affirment. Pour la recherche, cet isolement et cette sérénité sont bien nécessaires au moment de la synthèse : « opération qui procède du simple au composé, de l’élément au tout ». Tout du moins, bien entendu, lorsqu’une matière suffisante a été préalablement engrangée.

Une première équipe de l’Inventaire de l’Aquitaine d’alors qui s’était installée dans le rural Vic-Bilh (Pyrénées-Atlantiques) en 1972, n’était pas, et ne se revendiquait pas, comme un groupe de cénobites. Les récits qui nous sont parvenus n’évoquent pas l’ascétisme. Partage des savoirs, avec des spécialistes par période scientifiquement baptisés de qualificatifs terminés en « iste » (médiévistes, dixhuitièmiste …). Nourritures terrestres partagées, sans chef de cuisine mais avec un économat sévèrement organisé se rappelle-t-on. Prises de notes à la main sur papier pouvant prendre la forme évolutive de phylactère. Les notes de certains chercheurs avaient l’aspect indéchiffrable du document recopié et réclamaient parfois le renfort d’un paléographe pour en faire la relecture. Il fallait, à cette époque pas si lointaine, une grande capacité de mémoire puisque l’aide ne pouvait pas venir de la « machine ». Une mémoire bien indispensable pour replacer tel ou tel édifice, ou partie d’édifice, dans son style et son époque. Mémoire encore plus requise pour déceler l’inspiration de telle ou telle œuvre peinte ou sculptée. Il y avait pour cela, et il y a toujours, de redoutables spécialistes entourés de bien plus de prestige que les « outils » actuels de reconnaissance d’images.

À l’heure où l’on bénéficie de la « connaissance emportée », on serait en droit de se demander s’il ne suffirait pas de savoir faire fonctionner l’appareil connecté plutôt que de faire marcher les connexions neuronales. Le retirement, l’isolement volontaire et bien différent d’un isolement thérapeutique ou d’un confinement obligatoire. « Cette espèce de retraite forcée où des circonstances passagères me confinent » (Sainte-Beuve).

Saint Antoine le Grand retiré sur le mont Quolzum, en Egypte, avait pour interlocuteur (outre les corbeaux), le Divin. Il est dit fondateur de l’érémitisme chrétien au IVe siècle de notre ère. Le saint homme avait la foi pour guide et raison de vivre. Le chercheur a une même foi et une même ferveur dans son amour de la recherche ; avec peut-être une propension à l’addiction. Rien ne remplace cependant la confrontation avec l’étude in situ. Sur place, se révèle ce que l’on appelle désormais assez couramment le « génie du lieu » évoquant une théorie relative à l’interaction entre les individus et l’environnement.

  • Bertrand Charneau, chercheur au service Patrimoine et Inventaire de Bordeaux, Région Nouvelle-Aquitaine.

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