Publié le 24 avril 2018 dans Le patrimoine des lycées

Histoire de Bahuts : quand mon lycée est au programme

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Pour présenter le projet Histoire de Bahuts, Laetitia Maison-Soulard, responsable du projet au Service du Patrimoine et de l’Inventaire, site de Bordeaux, mais aussi Frédérique Messiaen et Victorine Cazeneuve, enseignantes au lycée professionnel des métiers du bâtiment Jean-Garnier de Morcenx ont bien voulu se livrer au jeu des questions-réponses pour l’intranet du pôle Education et Citoyenneté du Conseil régional.

 

QUESTION : Quand on parle patrimoine, le grand public pense d’abord à des monuments, ou à des édifices religieux. Qu’est ce qui a donné l’idée, et l’envie, de se tourner vers ce « patrimoine du quotidien » que sont les lycées ?

LMS (Laetitia Maison-Soulard) : Pour le service du Patrimoine, il y a deux raisons à cela : d’une part, nous nous inscrivons dans une dynamique nationale visant à s’intéresser au patrimoine du XXe siècle dont relève une majorité d’établissements, d’autre part, nous souhaitons apporter notre expertise patrimoniale à nos collègues de la Direction de la Construction et de l’Immobilier. Nous découvrons à cette occasion que l’histoire des lycées est à la fois riche et méconnue.

FM-VC (Frédérique Messiaen - Victorine Cazeneuve) : Notre lycée ressemble à un puzzle raccommodé au fil du temps, les ateliers sont d’origine (1968/1969) et la réhabilitation et l’extension par le nouveau bâtiment, de 2017. Observer ces travaux au sein de notre établissement a attisé notre curiosité.

Q : Comment fonctionne le projet Histoire de Bahuts ? Quel est le rôle de chacun (agents régionaux, élèves, enseignants) dans ce projet ?

LMS : Le site web de l'Académie de Bordeaux propose au mois de juin d'inscription à diverses action dont Histoire de Bahuts. Une fois l'établissement inscrit, le projet comprend deux phases pendant une année scolaire : d’abord de septembre à mars, on se concentre sur la recherche d’information puis, d’avril à juin, les élèves préparent un parcours de découverte du lycée qu’ils guideront lors des Journées du Patrimoine en septembre de l’année suivante. Pendant la première phase, Bertrand Charneau et moi-même, qui sommes les chercheurs chargés des lycées dans le service du Patrimoine et de l’Inventaire, passons une journée dans le lycée avec  les professeurs et les élèves pour leur expliquer notre méthode d’analyse des bâtiments. Ensuite, les élèves, encadrés par leurs professeurs, partent à la recherche d’archives, de plans anciens, de photos, dans le lycée, en archives publiques et auprès d’anciens élèves. Nous leur indiquons également comment se documenter en ligne, via le Géoportail pour les photos aériennes anciennes ou la base de données des architectes de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Les lycéens tentent ensuite de synthétiser les données obtenues, notamment sur un fond de plan Abyla vierge, en y reportant les différentes époques de construction de leur lycée et/ou les différents architectes qui sont intervenus. Pour la phase « médiation », les élèves sont cette fois encadrés soit par une association patrimoniale comme Pétronille en Gironde, soit par un architecte du CAUE (Conseil d’Architecture, de l’Urbanisme et de l’Environnement) du département.

FM-VC : Les agents ont retrouvé des plans, des photos, des témoins à interroger. Les enseignants se sont assez naturellement réparti le travail en fonction de leurs compétences et de leurs disponibilités. Les élèves ont découvert que Morcenx a été en plein essor au moment de la construction de sa gare qui est devenue l’attraction principale de la ville avec notamment la mise en place du plus grand buffet d’Europe (en 1880) en son sein à la demande de l’impératrice Eugénie, femme de Napoléon III puisque Morcenx était l’endroit où le train s’arrêtait entre Bordeaux et Biarritz afin de recharger en combustible.

Q : Quel a été l’accueil des enseignants et des élèves sur ce projet ? Lorsque j’étais lycéen, mon bahut était plutôt un lieu banal à mes yeux, que j’étais peu curieux d’explorer et que j’étais heureux de laisser derrière moi à la fin de la journée. Est-ce qu’Histoire de Bahuts a amené les élèves, voire les enseignants, à changer un peu de regard sur leurs salles de classe, leurs ateliers ou leur cour de récréation ?

FM-VC : Globalement, l’accueil a été favorable au niveau des enseignants et des lycéens. Ces derniers étaient en effet ravis et presque impressionnés de rencontrer un conservateur du patrimoine, Laetitia, et une architecte, Agnès Rangassamy, du CAUE des Landes. Et puis, au fur et à mesure de la rencontre, ils ont pris confiance et ont montré tout le vocabulaire architectural qu’ils connaissent –nous formons notamment de futur maçons – et ils ont pu décrire leur lycée.

LMS : Oui, leur regard change au cours du projet, notamment sur les « barres »  et la décoration des lycées construits pendant les Trente Glorieuses. Ces bâtiments et les œuvres dites « du 1% » qui les accompagnent ont souvent une mauvaise image car ils se sont parfois dégradés rapidement et leur logique esthétique et spatiale a été effacée par des constructions ultérieures. Comprendre les défis des architectes et des artistes de l’époque puis retracer leur cheminement au travers des documents permet aux élèves de saisir  tout le travail accompli par ces professionnels. Ils comprennent les ambitions initiales, retracent eux-mêmes les aléas d’un chantier, se font l’écho de l’usage qu’en ont fait leurs prédécesseurs ; en un mot, ils s’approprient leur bahut. Et du coup, ils l’apprécient et en sont fiers, surtout lorsque l’on découvre que les architectes et les artistes intervenus sont célèbres. Par exemple, Jacques Carlu, l’architecte du Palais de Chaillot, a réalisé le lycée Max-Linder de Libourne et s’est notamment entouré du sculpteur Paul Belmondo et du peintre Jean Dupas pour le décorer.

Q : Les villes françaises sont parfois de véritables mille-feuilles historiques, étant bâties sur les cités médiévales qui les a précédées, et qui sont elles-mêmes bâties sur les bourgs gallo-romains. Est-ce que certains de nos lycées cachent parfois des bâtiments bien plus anciens ?

FM-VC : Ce n’est pas le cas à Morcenx, mais cela a permis aux élèves de découvrir l’histoire de la ville et le lien avec le lycée. En effet, la construction de l'établissement de Morcenx s'inscrit dans le cadre d'un développement urbain dans les années 1960 à la suite de l'installation à proximité, à Arjuzanx, d'une centrale thermique en 1958. Ainsi, pour le personnel, EDF a construit jusqu'en 1968 plus de 400 logements dans la ville. Pour satisfaire les besoins éducatifs, un collège d'enseignement général pour 600 élèves et un collège d'enseignement technique (CET) pour 432 élèves sont ouverts respectivement en 1968 et 1969. Le CET est l'ancêtre du lycée professionnel actuel.

LMS : Lorsque les lycées sont créés au début du XIXe siècle, il est bien pratique d’installer les élèves dans des bâtiments existants, en particulier ceux des congrégations religieuses confisqués à la Révolution. Certains lycées sont donc aussi de véritables mille-feuilles car ils possèdent d’anciens bâtiments provenant d’un collège de Jésuites ou d’un petit Séminaire par exemple, remaniés au XIXe siècle, imbriqués avec des barres des années 1960, auxquels on a ajouté des bâtiments tout au long des trente dernières années… c’est le cas du lycée Louis-Barthou à Pau ou d’Albert-Claveille à Périgueux.

Q : Bien souvent, les travaux dans nos villes mettent à jour des vestiges anciens. A-t-on eu les mêmes surprises avec les lycées ? Les travaux de la Direction de la Construction et de l’Immobilier mettent-ils parfois à jour des éléments historiques intéressants, et dans ce cas, comment est-ce que le Service Régional du Patrimoine est alerté ?

LMS : Notre collaboration débute avec la DCI et c’est bien notre objectif d’avoir une communication rapide entre nos services de façon à protéger au mieux le patrimoine. Lorsque mon collègue Bertrand Charneau et moi-même avons découvert que l’original d’une des copies en bronze des statues placées en haut des colonnes rostrales de Bordeaux se trouvait au lycée Gustave-Eiffel, j’ai d’emblée alerté la DCI d’un projet de dépôt de la statue au Musée d’Aquitaine afin de la sauvegarder ; ce qui vient d’ailleurs d’être validé par le Président. Cependant, même le patrimoine récent mérite une attention, qu’il s’agisse de rénover des barres en béton ou de déplacer des œuvres du 1%. Parfois, les « éléments historiques intéressants » sont sous nos yeux.

Q : Est-ce qu’à l’occasion d’Histoire de Bahuts il y a eu des découvertes intéressantes, sur la « jeunesse » de nos lycées, les épisodes historiques qu’ils ont vécus, ou sur les constructions qui les ont précédés ?

LMS : Oui, tout récemment au lycée des métiers de Blanquefort, les élèves ont découvert que l’établissement actuel est installé sur l'emprise d'un ancien camp conçu par les Allemands en 1941, appelé "camp du Soustra". C’est là que deux officiers anglais ont été fusillés en lien avec l'opération Frankton. Or la plaque commémorative se trouve devant le château Dehez à Blanquefort.

Q : L’opération Histoire de Bahuts a deux ans. Quel bilan en tire le Service Régional du Patrimoine, mais aussi la communauté éducative ?

LMS : Pour le Service Régional du Patrimoine et de l’Inventaire, il s’agit d’une véritable réussite. La collaboration avec les enseignants et les élèves est très enrichissante et nous permet de gagner un temps précieux grâce aux recherches qu’ils effectuent. L’ouverture simultanée de nombreux lycées à l’occasion  des Journées du Patrimoine nous permet également de toucher un très large public.

Q : Avec le passage à la Nouvelle-Aquitaine, le potentiel pour découvrir de nouvelles Histoires de Bahut a doublé. Est-il prévu d’étendre ce projet aux lycées des académies de Poitiers et de Limoges ? Et est-il prévu de lancer des initiatives similaires en direction des écoles et collèges ?

LMS : Oui, nous allons étendre le dispositif dans les autres académies mais nous nous limiterons aux lycées. Nous n’avons pas une équipe assez étoffée pour réaliser un dossier sur chacune des 5000 écoles et chacun des  600 collèges, d’autant que la Région n’est propriétaire que des lycées. Nous aurons déjà beaucoup à faire avec près de 300 établissements !

 

Propos recueillis par Yves-Georges Chaineau.

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