Publié le 19 avril 2019 dans Étude urbaine de la ville de Pau

Chronique d'une mort annoncée

Pau

L'hôtel Duplaà d'Escout, sis 44 rue Louis-Barthou à Pau, attire l'attention du service des Bâtiments de France et des institutions culturelles paloises vers 1950. Exemple remarquable d'hôtel de parlementaire palois, son architecture et son décor sont jugés uniques pour la région, mais son « style assez bâtard : ce caractère il est vrai, découle du décalage constant qui s'est toujours manifesté entre les régions créatrices et les provinces reculées ». Les photographies anciennes montrent un édifice du XVIIIe siècle aux caractéristiques vernaculaires, bâti entre cour et jardin et au décor riche pour la province (fer forgé, gypseries). Il appartient à la fin du XVIIIe siècle au magistrat Duplaà d'Escout, président du Parlement de Navarre et probable commanditaire.

En 1950, l'hôtel est vieillissant et son état de conservation jugé très préoccupant. Ses propriétaires successifs (la Sécurité sociale, le journal Le Patriote et ses successeurs) ne souhaitent pas s'engager seuls dans une réhabilitation qui s'annonce difficile et coûteuse. Dans son rôle, le service des Bâtiments de France entreprend une démarche de protection au titre des Monuments historiques lorsque la pression immobilière devient trop insistante. La municipalité est sollicitée pour le rachat du lieu, notamment pour des projets à vocation culturelle, mais elle rechigne à s'engager. Le maire craint en effet d'être accusé d'accorder indirectement un secours financier à un journal. La Ville doit aussi répondre à un besoin nouveau en termes de logements lié à l'accroissement démographique généré par la découverte et l'exploitation des gisements de Lacq. L'édifice est donc inscrit sur la liste supplémentaire des Monuments historiques le 27 juillet 1953, ce qui éloigne – temporairement – les menaces qui planent sur lui. Mais le répit est bref et quand la pression redevient trop forte, le service des Bâtiments de France tente un baroud d'honneur : obtenir un classement au titre des Monuments historiques en urgence, seul à même d'empêcher l'inéluctable démantèlement.

Rien n'y fait. L'instance en charge de cette obtention n'atteint pas son but et l'hôtel devient grandement menacé. Jean Lauffray, architecte des Bâtiments de France à Pau, parvient à freiner le chantier de démolition engagé, le temps d'obtenir un consensus sur la récupération de morceaux choisis : un escalier avec son décor de fer forgé, les gypseries... et l'hôtel est détruit après inventaire et don d'organes. Le démantèlement est opéré dans les règles de l'art. L'escalier et une fontaine sont remontés dans l'ancien château des haras de Gelos, propriété des Duplaà, les gypseries déposées et en attente d'un nouvel usage.

Hommage doit être rendu aux personnalités culturelles de l'époque dans leur défense du patrimoine palois : les architectes Wiart ou Delahalle, Françoise Debaisieux, conservatrice des musées de Pau, ou Jean Lauffray (1909-2000), architecte des Bâtiments de France et archéologue chevronné. Représentant d'un siècle de construction d'une conscience patrimoniale à la française, il apporte plus que sa pierre à la transmission du patrimoine local, national et international. À Pau, il parvient à sauver ce qui pouvait encore l'être de l'hôtel Duplaà d'Escout. On lui doit également le réaménagement du musée Bernadotte (classé au titre des Monuments historiques en 1953), avec le remontage d'un escalier en bois ancien dans son entrée, ou les premières fouilles de la villa gallo-romaine de Lalonquette (64) avec le Centre d'architecture antique du CNRS qu'il contribue à implanter à Pau. Pionnier formé dans ses jeunes années à la pratique archéologique et à l'étude de sites, il met son savoir-faire scientifique au service de vestiges mésopotamiens ou syriens, de l'enrichissement du musée d'Alep ou de la création du Centre franco-égyptien de Karnak.

Le dossier Duplaà est symptomatique de l'effervescence culturelle et immobilière des Trente glorieuses. Celle-ci aboutit à faire de la Culture une affaire d'État. Malraux en sera le ministre pendant 10 ans (1959-1969), avec à la clé des mesures-phares pour la compréhension et la préservation du patrimoine, entre autres la création des secteurs sauvegardés et de l'Inventaire du patrimoine.

 

 

Cécile Devos

 

Pour en savoir plus :

Parcourir un florilèges des échanges liés au dossier Duplaa D’Escout (MH, Udap 64, Pau).

Découvrir la présentation de l'opération dédiée à l'étude urbaine de la ville de Pau.

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Un Béarnais expatrié03-05-19 10:28
Le côté peu glorieux des Trente G. Le lambris de la galerie est superbe, très Verberckt, j'espère au moins qu'il a trouvé preneur.