Publié le 15 janvier 2019 dans Étude urbaine de la ville de Pau

Antoine Vaudoyer à Pau : retrouvailles d’archives

Pau, Patrimoine public, Urbanisme

Les archives de la Communauté d’agglomération de Pau Béarn ont vécu ces derniers mois un moment émouvant : la réunion, suite à une acquisition en vente publique, de documents d’archives étroitement liés à l’origine, mais séparés probablement peu après leur production. L’émotion est en l’occurrence renforcée par les conditions de cet enrichissement, dû en grande partie — suite au repérage au moment de la mise en vente par Jacques Pons, directeur des archives départementales des Pyrénées-Atlantiques — à Christine Juliat, directrice quant à elle du service des archives communautaires et qui nous a quittés en novembre 2017. L’acquisition en question et sa mise en perspective ont été parmi ses dernières joies archivistiques, d’autant qu’elles sont venues à temps étayer la compréhension de l’évolution urbaine de Pau apportée par la parution du volume concernant la ville dans la collection des Atlas historiques des villes de France, volume codirigé par Dominique Bidot-Germa, Cécile Devos et, justement, Christine Juliat. Grâce à elle et à sa connaissance intime de son fonds d’archives, un document précieux a quitté le statut d’objet iconographique non identifié pour s’inscrire très précisément dans le tissu à mailles serrées de l’histoire locale et de la très complexe chronique des projets urbains palois. Ainsi, c’est parfaitement documentée que la vue perspective et aquarellée du « Projet de place d’armes avec hôtel de ville, halle et marché pour la ville de Pau », signée [Antoine Laurent Thomas] Vaudoyer et datée de juillet 1820, est devenue en 2016 le document coté 24Fi31 des archives de la Communauté d’agglomération.

 Si le site du projet est un lieu actuellement on ne peut plus central, ce ne fut pas toujours le cas : il a fallu le long processus de « conquête de l’Est » qui caractérise une grande partie du développement de la ville pour qu’il soit d’abord intégré à l’espace urbain palois, avant d’en devenir le centre de gravité. Nous nous trouvons en effet sur l’actuelle place Clemenceau, là où s’implanta au xviie siècle le couvent des sœurs de Notre-Dame, où fut fondée également, vers 1615-1620, la chapelle Notre-Dame-des-Morts, démolie dans les années révolutionnaires, elle-même accompagnant le cimetière Notre-Dame mis en place à la fin du xvie siècle et abandonné à la Révolution. L’aliénation des biens nationaux fit de la libération de ces emprises une véritable « aubaine foncière », selon les termes de Christine Juliat et Cécile Devos, propre à répondre aux nouveaux enjeux qui étaient ceux du début du xixe siècle. Selon les termes de la directive édictée par Napoléon Ier lors de son passage palois du 22 juillet 1808 — directive fameuse, mais dont on peut supposer qu’elle avait été largement préparée par les édiles locaux — une partie du couvent devait en effet être aménagée en hôtel de ville et l’autre partie démolie pour construire un marché couvert.

 Le cahier des charges était ainsi promptement fixé mais c’était sans compter sur le long temps des mises en œuvre… Entre la visite impériale et le dessin de Vaudoyer, douze années s’écoulèrent. La remise du couvent à la ville ne fut effective qu’en 1816. Surtout, la période fut ponctuée de vifs débats, de ceux dont l’histoire urbaine est emplie, peut-être davantage à Pau qu’ailleurs. Les controverses portaient sur les emplacements respectifs du marché et de l’hôtel de ville, sur l’alignement ou non des bâtiments le long de la rue de la Préfecture (rue du Maréchal-Joffre), sur le prolongement ou non de la rue Serviez, sur l’aménagement ou non d’une place d’armes, etc. Jean Latapie (1784-1860), architecte du département et de la ville, étudia entre 1811 et 1813, sans effet immédiat, plusieurs projets reflétant les différents aspects du débat et de la réflexion. Et quand plus tard le nouveau maire, Charles de Perpigna, essaya de relancer l’affaire, les objections refleurirent de plus belle. Le maire décida alors de prendre l’avis d’un homme de l’art reconnu, en la personne de l’architecte Antoine Vaudoyer.

 Antoine Laurent Thomas Vaudoyer (1756-1846) était une figure importante du monde architectural de son temps. Il fut à l’origine d’une véritable dynastie d’architectes [1], dont le membre le plus célèbre est son fils Léon (1803-1872), qui donna notamment les plans de la cathédrale Sainte-Marie-Majeure de Marseille. Après avoir tenté la carrière des armes, Antoine Vaudoyer s’inscrivit à l’école de l’Académie royale d’architecture et devint élève d’Antoine-François Peyre, dit Peyre le Jeune, tout comme les célèbres Charles Percier et Pierre Fontaine. Il obtint en 1783 le Grand Prix de l’Académie royale d’architecture, prélude à un séjour romain qui dura de 1785 à 1788. Le parcours aurait dû lui assurer de belles commandes à son retour à Paris, mais la période révolutionnaire n’était évidemment guère propice à une carrière brillante. La génération de Vaudoyer fut de ce fait quelque peu malchanceuse, mais en ce qui le concerne, cette malchance eut tendance à le poursuivre : s’il finit çà et là par voir s’imposer les solutions qu’il prônait, ce fut le plus souvent pour en voir confier la réalisation à de plus jeunes que lui... Vaudoyer eut une importante clientèle privée, mais, dans ce domaine, la longue liste de ses travaux se rapporte le plus souvent à des réaménagements, extensions ou modifications somme toute relativement modestes.

 Pour autant, la place d’Antoine Vaudoyer dans le panorama architectural du moment est tout sauf négligeable. S’il ne fut pas un théoricien à proprement parler, dans le sens où il ne laissa pas un corpus de doctrine écrit et publié, c’est quelqu’un qui a beaucoup réfléchi au sens de l’acte de bâtir. Se faisant une haute idée de son art, il contribua au renouveau de la pensée architecturale de son temps. Il fut un néoclassique, animé par la volonté d’ancrer son expression dans l’histoire et la référence à l’Antiquité, à un moment où le néoclassicisme représentait la modernité. Surtout, il aura été un pédagogue de premier plan, formant de nombreux architectes — son fils au premier chef. Pour ce faire, il ouvrit en 1789 le tout premier atelier libre d’architecture. Ainsi, consacrant un partage des tâches entre ce qui devait s’enseigner à l’École et ce qui relevait de l’apprentissage en atelier, il mit au point, en pionnier, la matrice de ce que sera l’enseignement de l’architecture tout au long du xixe siècle et même au-delà.

 Au moment où Pau fit appel à lui, Vaudoyer était plutôt vers la fin d’une carrière qui se révéla fort longue. Le concours de circonstances ayant amené à cette commande n’est pas réellement connu, mais l’on peut penser que, outre la notoriété d’un architecte dont on espérait qu’il aiderait à trancher un débat, on tablait sur le fait que sa position d’architecte du Gouvernement faciliterait le franchissement d'un certain nombre d’étapes administratives, comme le toujours délicat passage devant le Conseil des bâtiments civils. L’architecte envoya son projet le 25 juillet 1820. Cet envoi consistait en un plan, une élévation et une perspective (seule cette dernière est désormais connue), le tout accompagné d’une longue lettre explicative (AC Pau 1M1/8, pièce n° 3). C’est cette pièce-ci, jamais exploitée jusqu’ici, dont Christine Juliat a compris qu’elle fournirait la clé de la compréhension du document graphique nouvellement acquis. Et c’est donc les retrouvailles de ces documents, séparés depuis près de deux siècles, qu’il est question ici de célébrer [2] !

 La question du programme, au sens moderne, était une notion émergente en ce début de xixe siècle. Le projet palois est intéressant en ce sens qu’il éclaire parfaitement les pratiques du temps dans ce domaine : une simple confrontation des lieux, des besoins et des types nourrit le projet, se traduisant très simplement ici par un projet peu détaillé, à l’image de ce que l’on suppose avoir été l’éventuelle lettre de commande à l’architecte.

 Appelé pour départager des positions divergentes, Vaudoyer ne se déroba pas et adopta résolument la disposition consistant en deux halles délimitant le terrain de chaque côté, à l’ouest et à l’est, et un hôtel de ville se plaçant en fond de place, sur la bordure sud du terrain, le tout encadrant une place d’armes ouvrant largement sur la rue de la Préfecture. Les deux rues latérales (rue Notre-Dame et prolongement de la rue Serviez) n’étant pas parallèles, Vaudoyer s’étendait quelque peu sur cette forme trapézoïdale : « On craignait, dit-il, sans raison, le biais des rues latérales : il n’est telle bizarrerie de terrain dont l’étude ne puisse vaincre ou déguiser l’irrégularité ; et dont l’art ne parvienne même à tirer de la beauté. » Et l’architecte de convoquer, afin d’appuyer son propos, les précédents les plus illustres : à Rome, les places Saint-Pierre et du Capitole… ainsi que la place Dauphine à Paris ou « celle de Pierre Ier […] à Saint-Pétersbourg » !

 Autre élément intéressant de la note de Vaudoyer : sa convocation des notions de « convenance » et de « caractère ». Ce sont des thèmes qui avaient connu leur plus grande faveur au xviiie siècle, mais qui étaient toujours en vigueur en ce début xixe siècle et dont on peut trouver un prolongement dans l’éclectisme (au sens profond du terme) que l’on observa à la fin du siècle. C’est une notion qui, par exemple, conduisit Vaudoyer à protester contre la transformation (l’une des transformations) de l’église Sainte-Geneviève en Panthéon, à Paris. Non pas que l’architecte fût contre cette idée de panthéon des grands hommes, mais parce que, selon lui, la convenance en serait heurtée du fait de l’inadéquation architecturale entre deux programmes si différents. C’est cette notion qui lui fit s’écarter quelque peu de la commande paloise s’agissant des bâtiments du marché projeté, où il se refusa à implanter greniers et logements au-dessus des halles, « ce qui donnerait [aux bâtiments] l’air de maisons d’habitation et leur ôterait le caractère qui leur est propre et qu’on doit rechercher dans tous les édifices publics. »

 Si convaincant qu’eût apparu l’argumentaire de l’architecte, son plaidoyer n’éteignit pas les divergences. La diminution des revenus entraînée par la disparition prévue des logements et greniers, de même que les discussions récurrentes sur l’orientation à donner au prolongement de la rue Serviez servirent de prétexte à l’abandon du projet. Débats continuèrent de prospérer et propositions de fleurir. L’appel aux personnalités extérieures aussi, avec une sollicitation de l’architecte Auguste Famin, avec qui Latapie souhaita s’associer pour un nouveau projet. Qui n’aboutit pas davantage… En 1825 intervint sur le même emplacement un nouveau projet : on ne parlait plus ni d’hôtel de ville, ni de Famin. L’opération semblait enfin lancée, mais la défaillance de l’adjudicataire et des problèmes de financement entraînèrent l’arrêt de la construction. Les travaux ne reprirent qu’en 1832, l’épilogue de cette histoire étant enfin trouvé avec la « Nouvelle-Halle » ouvrant ses portes en 1838, sur les plans du seul Latapie.

 Le dossier reste encore un peu à approfondir : par exemple, comment expliquer que le courrier d’accompagnement du projet de Vaudoyer, commande personnelle, semblant a priori ne pas relever de son rôle d’architecte du Gouvernement, est à en-tête du ministère de l’Intérieur et porte un numéro d’ordre de ce ministère ? Étudier la question permettrait d’envisager le rôle des architectes des Bâtiments civils en tant que conseil auprès des institutions locales et d’évaluer de la façon la plus juste possible ce qui paraîtrait relever, à première vue, d’une sorte de mélange des genres. Mais quoi qu’il en soit, cet épisode permet d’ajouter un nouveau nom, celui de Vaudoyer, à la longue liste des concepteurs célèbres qui se sont penchés sur Pau en n’y laissant que des projets restés sans suite, les Jean-Charles Adolphe Alphand, Gustave Umbdenstock, Zaha Hadid ou Dominique Jakob et Brendan MacFarlane…

Claude Laroche

 


[1] Barry Bergdoll, Les Vaudoyer, une dynastie d’architectes, catalogue d’exposition (1991-1992 : Paris, musée d’Orsay), Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1991, coll. Les dossiers du musée d’Orsay.

[2] Il est probable que, le projet n’ayant pas été exécuté et a priori pas non plus payé, les documents graphiques aient été retournés à leur auteur.

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