Le souvenir des morts de la Grande Guerre dans les églises des Landes

Les chapelles du souvenir

Par le terme de "chapelle", on n’entend pas ici nécessairement une partie adjacente de l’église close de murs, mais de manière plus large un espace à l’intérieur de celle-ci, spécifiquement dédié à la commémoration et dont l’aménagement intègre dans une composition concertée plusieurs des éléments décrits ci-dessus. La "chapelle" de Jeanne d’Arc établie en 1921 dans le collatéral nord de Notre-Dame de Dax présente ainsi un programme exemplaire où se mêlent à part égale la glorification de la Nation victorieuse et la déploration du désastre humain qui en est le terrible pendant. De la première, témoigne la citation patriotique du psaume 47 inscrite en lettres d’or sur l’arc d’entrée ("Il [Jéhovah] n’a pas agi de même pour toutes les nations"), qui assimile la France, "fille aînée de l’Église", au peuple élu de la Bible et attribue le gain de la victoire à l’intervention directe de la divinité – celle-là même qui se manifeste dans le beau vitrail néo-Renaissance de Félix Gaudin, où Jeanne d’Arc reçoit des trois messagers divins la mission de libérer la patrie opprimée. Couronnant l’autel, l’effigie de la sainte guerrière au sacre de Charles VII, le regard levé dans une demi-extase, rend grâces au ciel pour les victoires obtenues.

La déploration des victimes emprunte des voies plus discrètes. Les deux grandes stèles de marbre plaquées à l’entrée de la chapelle déroulent la liste impressionnante des "enfants de la paroisse" tombés au champ d’honneur, tandis que le décor héraldique peint autour de la fenêtre associe aux grandes étapes de l’épopée de la Pucelle (Domrémy, Orléans, Reims, Rouen) l’hommage aux villes martyres du Nord de la France, ravagées par les combats (Arras, Bailleul, Reims, Verdun).

Chapelle de Jeanne d’Arc et des morts de la guerre de 1914-1918. Verrière de Félix Gaudin (1899), statue d’après André Vermare (1909), autel et peintures (1921). Dax, cathédrale Notre-Dame. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.
Monument aux morts. Lesperon, église Saint-Pierre. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.
Monument aux morts et peinture par François-Maurice Roganeau, 1920. Lit-et-Mixe, église Notre-Dame. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.

Le monument dacquois, d’une remarquable unité de conception et non dépourvu de mérite artistique, a pu servir de modèle à d’autres créations plus modestes, qui en reprennent peu ou prou les mêmes éléments en diverses combinaisons. La paroisse haut-landaise de Lesperon installe sa chapelle des morts en un endroit stratégique, le porche de son église, lieu de passage obligé du fidèle comme du visiteur. Une composition de panneaux lambrissés, clôturée par un garde-corps menuisé, sert d’écrin à la plaque commémorative adossée à un groupe de la Vierge de pitié. Un extrait des Lamentations de Jérémie ("Vous qui passez, voyez s’il est une douleur semblable à la mienne") exprime, à travers la détresse de la mère du Christ, celle de la France endeuillée. Les parois latérales égrènent les noms des principales batailles, sertis dans des couronnes de laurier.

Le parti plus ambitieux choisi dès 1920 par le curé Laforcade à Lit-et-Mixe est cependant d’un esprit très voisin. Le groupe de la Pietà, image canonique de la douleur transcendée, surmonte cette fois un autel, non destiné à la célébration eucharistique, que les noms de batailles peints sur l’antependium désignent sans ambiguïté comme un autel votif dédié aux mânes des soldats défunts. La citation de saint Matthieu inscrite en bandeau sous la peinture déjà évoquée de Roganeau, et qui en éclaire le sens ("Venez à moi vous tous et je vous donnerai le repos"), aux antipodes du psaume "nationaliste" choisi à Dax, revient sans nul doute au prêtre commanditaire, ancien aumônier militaire qui connut l’hécatombe des tranchées dépeinte au naturel sur la toile sommitale.