Le souvenir des morts de la Grande Guerre dans les églises des Landes

La peinture et le vitrail

Moins sollicitée, la peinture murale n’en est pas moins un médium assez prisé des commanditaires – la disparition probable de plusieurs de ces œuvres lors des malheureuses campagnes d’épuration qui suivirent le concile de Vatican II en a sans doute amoindri l’importance réelle. Si des artistes de métier se firent parfois une spécialité de ces peintures commémoratives, comme les Bordelais Ernest Leduc et François-Maurice Roganeau ou, à un moindre niveau, la famille Meyranx de Mugron, on trouve aussi des productions moins savantes, rarement signées, dues au talent modeste d’amateurs locaux. Certains prêtres manieurs de pinceau ont même pu mettre la main à l’ouvrage, tel l’abbé Descorps, qui adapte habilement pour l’église de Sabres, en 1922, une célèbre composition de Bouguereau popularisée par la maison Goupil (Le Jour des morts, 1859), et livre en 1924 à la paroisse de Retjons un grand tableau d’une Veuve de guerre au pied de la Croix. Plus classiquement, Jean-Laurent Meyranx à Larbey (1922) couronne la plaque commémorative d’une Pietà d’ascendance bolonaise et l’encadre de deux grands anges vaguement préraphaélites, procédé repris en 1941 par Marie Baranger à Betbezer.

Tableau commémoratif des morts, huile sur toile par l’abbé H. Descorps d’après William Bouguereau, 1922. Sabres, église Saint-Michel. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
A gauche, Le Jour des morts, huile sur toile de William Bouguereau (1859), Bordeaux, musée des beaux-arts. Source : base Joconde. A droite, Le Jour des morts, photographie de la maison Goupil d’après William Bouguereau. Source : http://www.culture.gouv.fr/GOUPIL/FILES/BOUGUEREAU.html
Tableau : Veuve de guerre au pied de la Croix, par l’abbé H. Descorps, 1924. Retjons, église Saint-Pierre. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.
Monument aux morts, marbre et peinture murale, par Jean-Laurent Meyranx, 1921. Larbey, église Saint-Jean-Baptiste. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Monument aux morts, marbre et peinture murale, par Marie Baranger, 1941. Betbezer-d’Armagnac, église Saint-Pierre-aux-Liens. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Monument aux morts, peinture murale anonyme. Clermont, église Sainte-Madeleine. Ensemble et détail. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Peinture murale : Le Christ en croix au-dessus de la tranchée, par François-Maurice Roganeau, 1920. Lit-et-Mixe, église Notre-Dame. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.
Tableau : Le Christ consolant un soldat, par G. Hoffmann, 1921. Poyanne, église Saint-Pierre. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.

On retrouve le thème angélique, de manière moins convenue, à Clermont, où un mur entier du bas-côté nord est dédié au souvenir : surmontant les plaques gravées aux noms des défunts et une porte qui symbolise peut-être, comme dans l’art funéraire romain, le passage vers l’au-delà, une toile en demi-lune figure un cimetière militaire barré par un sombre horizon, où des anges diaphanes d’allure Art nouveau viennent déposer leurs couronnes mortuaires sur les tombes alignées à perte de vue.

A Lit-et-Mixe, c’est l’horreur des combats que décrit Roganeau dès 1920, avec ses tranchées semées de cadavres à la lueur livide des tirs de batterie, tandis que deux créatures célestes soutiennent le Christ crucifié, offert en holocauste au même titre que l’humanité souffrante qu’il surplombe. Quant à la peinture de G. Hoffmann à Poyanne (1921) – un tableau et non un décor mural –, elle synthétise les thèmes croisés du Christ consolateur et du sacrifice du soldat en une image sobre et poignante.

 

Les verriers, tout aussi sollicités que les peintres pour participer à l’effort mémoriel, développent, avec la stylisation accrue qu’imposent les particularités techniques du vitrail, des thèmes très voisins de ceux de leurs confrères. Rien d’étonnant à cela, quand on se souvient que les peintres-décorateurs firent souvent œuvre de cartonniers pour les fabriques vitraillères, tel Roganeau pour la maison Dagrant.

Dès le début du conflit, la guerre laisse ses premières traces dans le décor vitré des églises : ainsi de la mention "Guerre 1914-1915" apposée au bas du Christ semeur  de Léon Delmas à l’église de Sort-en-Chalosse, dont le sujet évoque peut-être par antiphrase les vies humaines "moissonnées" sur les champs de bataille du Nord. Il faut attendre toutefois le lendemain de l’Armistice pour voir se multiplier les verrières commémoratives, le plus souvent en exemplaire unique – rien de commun avec certains programmes monothématiques dans les églises reconstruites des provinces septentrionales, au cœur des anciennes zones de combat.

La figure dominante, plus conventionnelle que l’énigmatique Semeur de Sort, est celle du soldat mourant, exhorté ou réconforté, en une curieuse gradation ascendante, par un simple aumônier militaire, par un ange (verrière d’Henri Gesta à Saint-Sever, 1923) ou par le Christ en personne (fabrique Delmas à Herm, 1927). Le thème christique connaît un dédoublement étonnant avec la verrière des frères Mauméjean pour Saint-Jean-de-Marsacq (1922) : sous le regard compassionnel du Crucifié, une audacieuse variation sur la Pietà de Michel-Ange montre le soldat mort, nouveau Christ immolé, reposant dans le giron de Jeanne d’Arc figurée en nouvelle Vierge. Le parallèle souvent suggéré entre la Passion du Sauveur et le sacrifice des hommes au front est ici poussé jusqu’à l’identification pure et simple.

En accordant une place centrale à la figure tutélaire de Jeanne d’Arc, la composition des Mauméjean se situe en outre au carrefour de plusieurs des thèmes majeurs déclinés dans ces années d’immédiat après-guerre. Béatifiée en 1909, puis canonisée le 16 mai 1920 à la demande expresse de la France victorieuse, la sainte lorraine, incarnation de la résistance à l’ennemi et "âme de la France" au-delà des clivages politiques (ceci bien avant le conflit), voit ses images se multiplier dans l’espace ecclésial, le plus souvent à proximité immédiate du tableau des morts – quand sa statue ne constitue pas le monument lui-même, comme à Ychoux. Il est significatif que l’une des premières chapelles commémoratives de la Grande Guerre aménagées dans les Landes, celle de la cathédrale de Dax, soit dédicacée à la Pucelle d’Orléans.

Verrière : Soldat mourant consolé par un ange, par Henri Gesta, Toulouse, 1923. Saint-Sever, église abbatiale Saint-Sever. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Verrière : Soldat mourant consolé par le Christ. Ateliers Delmas, Bordeaux, 1927. Herm, église Sainte-Madeleine. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Verrière : Le Christ en croix avec sainte Jeanne d’Arc et un soldat mort. Mauméjean frères, Paris-Hendaye, 1922. Saint-Jean-de-Marsacq, église Saint-Jean-Baptiste. © Région Aquitaine, Inventaire général – M. Dubau.
Verrière : Le Christ semeur, par Léon Delmas, Bordeaux, 1915. Sort-en-Chalosse, église Notre-Dame. Ensemble et détail. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.