Le souvenir des morts de la Grande Guerre dans les églises des Landes

D’une guerre à l’autre

Chapelle funéraire de l’abbé Bordes et des morts des guerres de 1914-1918 et 1939-1945. Gamarde-les-Bains, église Saint-Pierre. Ensemble et détail. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.
Peinture murale : Captivité et retour au foyer d’un prisonnier de guerre. Duvigneau, 1946. Poyartin, église Saint-Barthélemy. Ensemble et détails. © Région Aquitaine, Inventaire général – J.-Ph. Maisonnave.

C’est un autre aumônier militaire qui fut, non le concepteur, mais le destinataire de la dernière chapelle des morts érigée dans une église du diocèse. L’abbé Joseph Bordes (1880-1944), héros de la Première Guerre, blessé à Douaumont en 1916 et à Craonne en 1918, fut, un quart de siècle plus tard, l’âme du réseau de résistance "Alliance" pendant l’Occupation. Arrêté par la Gestapo en novembre 1943 et déporté à Buchenwald, il finit fusillé en décembre 1944. Ce parcours exemplaire incita la paroisse chalossaise de Gamarde, dont il avait été le curé de 1924 à 1932, à demander le transfert de sa dépouille dans l’église paroissiale. A l’initiative de son successeur, l’abbé Joseph Claverie, et du député-maire Joseph Defos du Rau, une chapelle funéraire, accessible depuis le porche, fut construite en 1947 en annexant une partie de la chapelle baptismale. L’hommage, d’abord réservé au seul abbé Bordes, fut bien vite étendu à l’ensemble des morts des deux guerres, unis par la double date "1914 1945" gravée sur le sarcophage, qui semble confondre la période entière en une nouvelle guerre de Trente Ans.

S’il s’agit bien cette fois d’une véritable chapelle au sens architectural du terme, la conception de son décor s’inscrit dans le droit fil des mémoriaux érigés au début de l’entre-deux-guerres. Le portrait de l’abbé Bordes, entouré de la transcription de ses dernières paroles testamentaires, est le point focal d’une composition où l’on retrouve nombre d’éléments déjà rencontrés précédemment : les piédroits en calcaire de l’arcade, entièrement gravés des noms des victimes et d’inscriptions dédicatoires en hommage au héros, le sarcophage classique surmonté d’un exemplaire du Soldat mort d’Hippolyte Miquel (peut-être en remploi), le tout couronné d’un vitrail à l’effigie du Sacré-Cœur consolateur (par le verrier orléanais Louis Gouffault). Rien qui n’eût trouvé naturellement place dans un monument érigé au lendemain de l’armistice de 1918.

A l’échelle locale, la chapelle de Gamarde, dont le caractère exceptionnel est lié à la personnalité hors normes de l’abbé Bordes, clôt véritablement une époque. La nature particulière de la Seconde Guerre, la plaie ouverte de l’Occupation et le climat délétère de ce deuxième après-guerre ne se prêtaient pas aux manifestations d’union sacrée qui avaient salué la fin du conflit précédent. Aussi la guerre de 1939-1945 a-t-elle laissé bien moins de traces dans les églises landaises – comme dans l’espace public –, si l’on fait abstraction des chemins de croix "à message crypté" de Marie Baranger. La "fresque" exécutée en 1946 à Poyartin par le peintre dacquois Duvigneau à la demande des familles d’anciens prisonniers de guerre – nostalgie du captif au stalag et retour au foyer – dit bien tout ce qui sépare ces deux conflits si proches dans le temps mais si dissemblables : la fin de l’héroïsme transcendant et du sacrifice consenti, la lassitude et le repli sur la sphère privée.