Burdigala sacra : tableaux des églises de Bordeaux (1600-1750)

Survivances maniéristes et signes de renouveau

Saint Michel terrassant le démon (Bordeaux, église Sainte-Croix)
Saint Michel terrassant le démon (Bordeaux, église Sainte-Croix)

La présence sur les murs de l’archevêché des grandes toiles italiennes assemblées par le cardinal de Sourdis n’eut, paradoxalement, pas d’influence perceptible sur la production proprement locale de peinture religieuse dans la première moitié du XVIIe siècle. Les praticiens autochtones, parmi lesquels de nombreux Flamands assimilés, perpétuent au contraire un répertoire de formes, voire de formules, hérité de la fin du siècle précédent et que l’histoire de l’art englobe, en dépit de réalités diverses et parfois antinomiques, sous le terme de maniérisme. Ces œuvres, bien souvent anonymes, dérivent pour la plupart d’estampes nordiques, interprétant elles-mêmes de fameuses compositions de Martin de Vos, Hendrick Goltzius ou Maerten van Heemskerck. On en trouve des exemples jusqu’au milieu du siècle, comme les tableaux de Corneille Duclercq pour Saint-Michel en 1641.

Toutefois, des signes de renouvellement se font jour assez tôt. L’arrivée à Bordeaux, autour de 1630, d’une œuvre importante, le Saint Bruno peint pour les chartreux par le Languedocien Guy François, contribua sans doute à orienter les meilleurs artistes locaux vers un style plus au fait des évolutions récentes. Ainsi, les deux toiles connues de Guillaume Cureau, peintre de l’hôtel de Ville de 1624 à sa mort en 1648, révèlent des qualités inédites dans le contexte bordelais de l’époque : dramatisme de la lumière, monumentalité et robustesse des formes, naturalisme d’ascendance caravagesque dans les types physiques, le rendu des matières, les morceaux de nature morte…

Cureau, accablé de tâches contraignantes par sa charge municipale, n’eut malheureusement pas le temps — ou l’opportunité — de donner corps à un véritable foyer artistique, que le climat politique bordelais (siège de 1650 par l’armée royale, « révolution » de l’Ormée) ne favorisait d’ailleurs pas. Au retour de la paix, c’est donc vers d’autres horizons que les commanditaires devront se tourner.

Ce séduisant tableau, représentant Saint Michel terrassant le démon et conservé dans l'église Sainte-Croix de Bordeaux, interprète, via l’estampe, une création de l’Anversois Martin de Vos (1532-1603). Il s’agit, dans son élégance et sa fantaisie, de la plus maniériste des peintures religieuses bordelaises : la composition dynamique en diagonales contrariées, le canon anti-classique et le déséquilibre des figures, les formes déchiquetées ou le coloris, strident et anti-naturel, n’ont pas de véritable équivalent dans la production artistique locale au début du XVIIe siècle.