Un manifeste de la Réforme catholique en Périgord : le plafond du "Ravissement de saint Paul" de Saint-Paul-Lizonne

Un programme ambitieux

La Trinité et la Cour céleste.
La Trinité et la Cour céleste.

Le parti de composition du couvrement reflète la simplicité du volume dans lequel il s’inscrit. Sur le plafond proprement dit, un vaste panneau rectangulaire bordé d’un tore de laurier se détache sur un ciel à l’azur aujourd’hui éteint, constellé d’une multitude d’étoiles dorées.

La voussure cintrée, césure entre le monde céleste et l’espace des fidèles, est partagée en deux registres qui soulignent son rôle dans l’économie du décor : larges rinceaux d’acanthe au contact des réalités terrestres, nuées moutonnantes à l’orée des sphères supérieures.

Sur cette trame d’une lisibilité parfaite, le peintre, ou plutôt son commanditaire, développe un programme d’une belle unité. La dédicace primitive de l’édifice et le nom même de la paroisse induisaient le choix d’un sujet en relation avec le saint patron, tandis que l’emplacement prévu dictait celui du seul thème paulinien qui se prête à un décor plafonnant. Ainsi, le grand tableau central déploie l’une de ces scènes de "triomphe céleste" qu’affectionnait le siècle de la Réforme catholique à son zénith : l’apôtre Paul, entouré d’une ronde d’anges, s’élève dans les cieux, où s’apprête à l’accueillir la Trinité escortée de la Cour céleste, ici réduite à quelques figures majeures. Le tout interprète, de manière passablement hypertrophiée, un passage fameux de la Seconde Épître aux Corinthiens (12, 1-6), dans lequel "l’apôtre des gentils" narre, à la troisième personne, une expérience survenue quelques années plus tôt :

« S’il faut se glorifier (quoiqu’il ne soit pas avantageux de le faire), j’en viendrai maintenant aux visions et aux révélations du Seigneur./ Je connais un homme en Jésus-Christ qui fut ravi il y a quatorze ans (si ce fut avec son corps, ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait), qui fut ravi, dis-je, jusqu’au troisième ciel./ Et je sais que cet homme (si ce fut avec son corps ou sans son corps, je n’en sais rien, Dieu le sait),/ que cet homme, dis-je, fut ravi dans le paradis et qu’il y entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter./ Je pourrais me glorifier en parlant d’un tel homme, mais pour moi je ne veux me glorifier que dans mes faiblesses et dans mes afflictions./ Que si je voulais me glorifier, je le pourrais faire sans être imprudent, car je dirais la vérité, mais je me retiens, de peur que quelqu’un ne m’estime au-dessus de ce qu’il voit en moi ou de ce qu’il entend dire de moi. […] »


Le style très elliptique du "récit" et son mélange inimitable d’orgueil candide et d’humilité sincère appelaient des commentaires. Le plus célèbre d’entre eux, la glose de saint Augustin sur "Le Paradis et le troisième ciel" (De la Genèse au sens littéral, livre XII), disserte longuement sur la nature exacte de ce troisième ciel, sans parvenir à en percer le mystère :

« Il faut d’abord chercher ce que l’Apôtre entend par troisième ciel, puis se demander s’il a confondu ce séjour avec le Paradis, ou s’il veut dire qu’il est passé du troisième ciel dans le Paradis, en quelque lieu qu’il soit, de telle sorte que, loin de confondre le ciel avec le Paradis, il révèle qu’il a été ravi au troisième ciel et de là au Paradis. Or, ce dernier point me semble si obscur que, pour résoudre la question, il faudrait à mes yeux trouver dans d’autres passages de l’Écriture, plutôt que dans les paroles de l’Apôtre, ou demander à une raison péremptoire la preuve décisive que le Paradis est ou n’est pas dans le troisième ciel, car on ne découvre pas clairement si le troisième ciel est situé dans le monde physique, ou s’il doit être compris parmi les choses purement spirituelles. […] »

Dieu le père et un prophète (Isaïe ?)
Dieu le père et un prophète (Isaïe ?)

L’obscurité déplorée par l’exégète, même éclairée de quelques sources théologiques secondaires, comme la Hiérarchie céleste du Pseudo-Denys, aurait dû décourager toute tentative de représentation visuelle de l’expérience "vécue" par Paul. Dans les faits, son caractère fuyant laissait toute latitude aux iconographes et aux artistes de broder sur ce canevas, liberté dont l’auteur du programme de Saint-Paul-Lizonne – le curé Petit ou quelque ecclésiastique de plus haute volée ? – a usé dans toute son étendue.

Sans considération pour les scrupules de saint Augustin, l’énigmatique troisième ciel de Paul est donc assimilé de facto au Paradis, et l’expérience intime et solitaire de l’apôtre prend les dimensions grandioses d’une apothéose classique, où l’impétrant est reçu au ciel tel un hôte de marque dans une cour royale. Celle-ci, bien que décrite "en abrégé", n’en est pas moins triée sur le volet. Au côté de Dieu le Père, l’Ancienne Loi est figurée par trois des grands prophètes, que l’absence de caractérisation ou d’attribut ne permet pas d’identifier avec certitude. A la dextre du Christ, les trois personnages en pendant résument l’ère de la Grâce. La Vierge et saint Jean-Baptiste sont les deux intercesseurs qui plaideront la cause de l’humanité au jour du Jugement. Quant au diacre en dalmatique rouge qui les suit, il ne peut guère s’agir que de saint Étienne, dont la présence privilégiée s’explique à double titre : lapidé à Jérusalem peu après la mort du Christ, il est le protomartyr, c’est-à-dire le premier à avoir souffert la mort pour la foi, bien avant Paul lui-même, et, en cette qualité, le premier à avoir rejoint "le sein de l’Éternel". D’autre part, selon les Actes des Apôtres (6, 8-10 ; 7, 54-59), le jeune homme nommé Saul à qui les bourreaux confièrent les vêtements du diacre lors de son supplice n’était autre que le futur saint Paul, longues années avant sa conversion. La présence d’Étienne à la réception céleste de Paul vaut donc absolution pour les fautes du jeune juif encore "dans les ténèbres".

Partie orientale de la voussure
Partie orientale de la voussure
Angle nord-est de la voussure : saint Matthieu
Angle nord-est de la voussure : saint Matthieu
Angle sud-est de la voussure : saint Marc
Angle sud-est de la voussure : saint Marc

La voussure, à la fois frontière et lien entre l’Empyrée dépeint au plafond et la réalité profane en contrebas, est le lieu même de la médiation. Les Évangélistes campés aux quatre angles, corps ancré dans le substrat terrestre (les rinceaux naturalistes) mais tête dans les nuages (au sens propre), ne se contentent pas de parfaire la symétrie de la composition.

Ces "annonciateurs de bonne nouvelle" selon l’étymologie prennent à témoin le peuple chrétien de la grandeur du mystère qui se déroule sous ses yeux et en attestent la véracité. On remarquera que la figure de Luc, auteur du troisième évangile mais aussi compagnon de Paul et rédacteur présumé des Actes des Apôtres, n’est pas particulièrement mise en lumière – il occupe l’angle sud-ouest de la voussure, quand Matthieu et Marc tiennent la place d’honneur de part et d’autre du maître-autel.

Au vrai, c’est le message de l’Écriture sainte dans sa totalité qui importe ici, non les particularités biographiques de ces écrivains sacrés que le credo catholique regarde presque comme un unique "auteur quadricéphale". Leur présence à la fois active et contemplative, égayée par l’agitation joyeuse des anges qui folâtrent tout au long de la voussure, achève de transformer l’obscure vision de Paul en une lumineuse épiphanie.