Lascaux avant Lascaux : De l’origine d’un domaine noble à "l'invention" d’un site préhistorique majeur

Un domaine campagnard au XVIIe siècle

La maison noble vue depuis l’emplacement de l’ancienne métairie
La maison noble vue depuis l’emplacement de l’ancienne métairie
Détail de l’ancienne demeure noble vue du sud
Détail de l’ancienne demeure noble vue du sud
Consoles d’un ancien mâchicoulis, côté ouest de la maison noble
Consoles d’un ancien mâchicoulis, côté ouest de la maison noble
Restitution du domaine de Lascaux en 1667
Restitution du domaine de Lascaux en 1667

De l’analyse du bâti croisée avec l’examen des documents anciens (texte de 1667, Carte de Ferry en 1696Carte de Guyenne dite de Belleyme levée en 1768, et plan cadastral dit napoléonien de 1813), il est possible de restituer l’organisation du domaine noble sous l’Ancien Régime.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la demeure est le siège d’une seigneurie au cœur d’une petite exploitation agricole "d’une contenance de quatre cens sept quartonnées" (environ 54 hectares).

Jean de Reilhac rend alors aveu pour l’ensemble de son domaine, qui comprend, en plus de la "maison noble", une métairie, un "moulin à blé" et la "montagne joignante le chemin allant du village de la Saladie à la ville de Montignac" — donc, la colline renfermant la grotte. Dressée à flanc de coteau et dominant la métairie située en contrebas et à distance, la maison noble était accessible par un chemin montant en pente douce jusqu’à un portail en plein-cintre flanqué par deux pavillons de défense de plan carré. La destruction des pavillons de flanquement et du portail fut réalisée après 1813 pour faciliter l’accès à la demeure.

Après avoir franchi l’entrée, le visiteur pénétrait dans une petite cour dans laquelle se dressait la demeure noble qui adoptait un plan en équerre : deux corps de logis disposés à angle droit, avec la tour d’escalier placée dans l’angle. Des murs ruinés, des pierres d’attente, des raccords de maçonnerie et le vestige d’un cordon d’appui mouluré attestent encore de la forme et de l’étendue initiale des deux ailes, qui furent réduites d’au moins un tiers de leur longueur, probablement au XVIIIe siècle.

Ces corps de logis reposaient sur un étage de soubassement en partie creusé dans la roche et qui abritait le "cellier à mettre vin". En effet, comme bon nombre des domaines nobles de la vallée de la Vézère (tout particulièrement autour de Montignac et de Limeuil) et, au-delà, du Périgord (le Bergeracois et le pays de Domme), la seigneurie de Lascaux était non seulement une exploitation céréalière, mais aussi un domaine viticole, avec sa production de vin, son chai et son "pigeonnier dans la vigne". Au rez-de-chaussée surélevé, le bâtiment principal comprenait la grande salle seigneuriale (une pièce de réception et d’apparat), sans doute un petit oratoire (en menuiserie, pris dans le volume de la salle) et une cuisine. Les étages abritaient les chambres et leurs annexes. Ces pièces étaient accessibles par un escalier en vis en pierre logé dans une tourelle polygonale (transformée ultérieurement pour adopter un plan carré), appelé le "degré qui sert lesdites chambres" (1667). Il était orné "en hault, au toit" d’une "giroitte et [de] petit[s] créneaux" : ce sont les signes d’appartenance du seigneur des lieux à la classe dominante.

En janvier 1711, Marguerite de Reilhac, demoiselle de Montmège, vend "le domaine noble de Lascaux" à Jean de Labrousse, sieur du Rocq, moyennant la somme de 11 000 livres. C’est sans doute à lui qu’on doit la restructuration complète de la maison noble, avec la reconstruction partielle de l’actuelle petite aile en retour qui semble avoir été de pair avec la destruction d’une partie des deux ailes. Après le décès de Jean de Labrousse intervenu en 1725, son fils, également prénommé Jean (vers 1691-1776), rend l’hommage du fief au marquis d'Hautefort en 1729.

Traversant semble-t-il sans trop de dommages la Révolution, la famille Labrousse possède encore le domaine en 1813. Elle renoue alors avec le mode de vie des nobles d’antan — mais peut-être ne l’avait-elle jamais quitté ? Le seigneur de Lascaux réside en ville où il exerce comme avocat et premier suppléant de la justice de paix de Montignac. Il habite l’une des plus importantes maisons de la petite cité, dite aujourd’hui "maison forte d’Albret" (rue de la Pégerie), dont la construction remonte au XVe siècle, tandis qu’il peut jouir agréablement de son domaine campagnard de Lascaux, situé à faible distance et où il peut se rendre pour surveiller la bonne marche de l’exploitation et jouir d’un cadre agreste.