Lascaux avant Lascaux : De l’origine d’un domaine noble à "l'invention" d’un site préhistorique majeur

La montagne et les vignes de Lascaux : un patrimoine paysager oublié

Constitué de vastes parcelles en herbe et en labour, de châtaigniers, de pins et de rochers, le paysage du domaine de Lascaux avait, il y a moins de cent ans de cela, une physionomie toute différente de celle visible aujourd’hui. Avant la désastreuse crise du phylloxéra qui a ravagé le Périgord au cours de la décennie 1880, la vigne occupait en effet une part importante des terres agricoles de Montignac. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, la vigne n’était pas une exclusivité du seul Bergeracois en Dordogne, mais une culture étendue à l’ensemble du département. Au domaine de Lascaux, la vigne était cultivée dans de vastes terrains qui s’étendaient aussi près qu’il était possible de la grande maison noble et sur les flancs de la colline. Trois documents nous permettent d’établir assez précisément l’étendue de la culture viticole à Lascaux et dans ses environs immédiats.

Le premier document est l’hommage rendu par Jean de Reilhac en 1667. Ce texte déploie tout un lexique lié à la vigne et au vin. Un "cellier à mettre vin", autrement dit les chais, occupe la totalité du rez-de-chaussée du logis. Cette disposition témoigne du regroupement du fruit des récoltes dans la maison noble, ainsi que de l’importance accordée au vin qui est placé sous la surveillance directe du maître des lieux. Elle est attestée dans d’autres demeures seigneuriales de la région : aux châteaux de Coulonges à Montignac, d’Auberoche et du Sablou à Fanlac, de la Grande Filolie à Saint-Amand-de-Coly et de Lanquais pour ne citer que ces exemples.

Le pigeonnier de Lascaux, état actuel
Le pigeonnier de Lascaux, état actuel

L’aveu mentionne également un "pigeonnier dans la vigne". Or, si le bâtiment n’est plus qu’une ruine, celle-ci est perdue dans le taillis touffu qui couvre les flancs de la colline de Lascaux. De fait, cette mention et l’emplacement de la ruine attestent qu’au XVIIe siècle la vigne occupait une superficie bien plus vaste que celle indiquée par les documents ultérieurs. Mais cet emplacement n’est pas anodin.

En effet, légalement, le pigeonnier (aussi appelé colombier) était strictement réservé aux domaines nobles. Bâtiment lié au prestige seigneurial, il avait également, plus prosaïquement, une vocation utilitaire : le pigeon était un mets de choix servi à la table du seigneur, tandis que la fiente de l’animal servait à amender les terres arables.

Cet usage de la colombine est aussi avéré pour la viticulture : elle est, affirme le gentilhomme-agronome Olivier de Serres au tournant du XVIIe siècle, "le seul engrais qui ne nuit pas à la qualité du vin". En cela, il ne fait cependant que suivre les préconisations délivrées dès l’Antiquité par Varron (De agricultura, Livre III) et encore au XIIIe siècle par Pierre de Crescens, qui recommande l’usage de la fiente de pigeons pour aider à l’accroissement des ceps.

De plus, afin de constituer un meilleur engrais naturel, le marc du raisin est souvent mêlé à la fiente de pigeon. Cet engrais naturel est recommandé dans les campagnes jusqu’au XIXe siècle. Pour ce faire, le colombier est directement implanté au milieu de la vigne, à faible distance de la demeure noble.

À Lascaux, comme dans d’autres domaines nobles en Aquitaine, ces préceptes d’agronomie étaient en vigueur.

loupeLa vigne autour de Lascaux en 1768
La vigne autour de Lascaux en 1768

Le deuxième document est la planche n° 23 (levée en 1768) de la carte de la Guyenne par Belleyme (où figure Lascaux). Il représente les villes, les paroisses, les hameaux, les châteaux, les manoirs et les fermes, ainsi que les forêts et les vignes qui sont les deux éléments identitaires du paysage de la vallée de la Vézère sous l’ancien régime.

La vigne peut ainsi être localisée de manière assez précise : elle occupait la majorité de la châtellenie de Montignac, en quasi monoculture. À Lascaux et dans ses environs, elle se concentrait au nord-ouest du manoir, à flanc de coteau autour de la seigneurie de Puy-Robert, et jusqu’en bordure de la Vézère. Il paraît assez clair que ces plantations étaient attachées à des domaines nobles (ou à d’anciens domaines nobles déclassés en métairie). C’est bien sûr le cas de Lascaux, mais aussi, plus au nord, des Béchades et de la seigneurie de Bord.

On note que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la colline était essentiellement couverte par des bruyères, des genévriers, des taillis et des bois composés de feuillus. Les chênes et châtaigniers — dont l’inventaire de 1667 fait mention — étaient partout présents.

Le paysage de Lascaux d’après les matrices cadastrales de 1813
Le paysage de Lascaux d’après les matrices cadastrales de 1813
Report des cultures de 1813 sur une image satellite actuelle
Report des cultures de 1813 sur une image satellite actuelle

Le dernier document à notre disposition est réalisé moins de cinquante ans après Belleyme : il s’agit du cadastre dit napoléonien, daté de 1813 pour Montignac. De nos jours, c’est une formidable clé de lecture pour connaître la nature des parcelles qui constituaient l’ancien domaine.

À cette époque, le manoir de Lascaux reste encore tourné vers l’agriculture. Sur la colline, on trouve majoritairement des taillis, ce qui correspond à la "garrissude" que mentionne l’aveu de 1667, ainsi que des châtaigneraies et de la vigne, dont une parcelle se trouve précisément à l’endroit de l’entrée actuelle de la grotte. La vigne est également implantée plus au sud, de l’autre côté du ruisseau, sur de larges parcelles près du hameau de La Guyonie, ainsi que le long du coteau ouest de la colline, bénéficiant d’un ensoleillement à partir de la mi-journée.

De larges prés et des "pâtis" accueillaient les moutons élevés dans la métairie. Une large place est aussi réservée aux labours qui s’étendent en plaine sur plusieurs ares. Hors l’ancien domaine de Lascaux, la vigne était cultivée dans la partie méridionale de la commune de Montignac (appelée Le Barry), notamment autour du domaine de Bord que détient aussi la famille Labrousse en 1813.

Un simple regard sur les cartes anciennes permet de constater la progression de la culture viticole entre 1768 et 1813, ce qu’attestent les informations recueillies par ailleurs sur la vigne en Dordogne : entre 1789 et 1835, la superficie viticole a quasiment doublé, passant de 56 000 ha à 90 000 ha, une période de grande prospérité pour la région et dont témoignent de nombreux édifices construits au cours de cette période à Montignac.