Publié le jeudi 11 janvier 2018 dans Valorisation du patrimoine

L’origine de la galette des rois et de sa fève

C’est vers 1870 qu’apparaissent les figurines miniatures en porcelaine qui remplacent la fève naturelle. A Limoges, leur production se développe à partir de 1875 grâce à Martial Ducongé.

La coutume de l’Epiphanie, du terme Epiphania : apparition, évoque le cheminement des Rois Mages, partis d’Orient, qui furent guidés par une mystérieuse étoile jusqu’à Bethléem. En Nouvelle-Aquitaine, Le thème religieux de « L’Adoration des Mages » est souvent représenté dans des vitraux, des  peintures murales ou des tableaux, comme c’est le cas au Moutier-d’Ahun (Creuse). Sur cette toile du 18e siècle les rois Gaspar, Melchior et Balthazar, parés de costumes orientaux, ajoutent une touche d’exotisme : ils offrent l’encens, la myrrhe, et l’or, symbolisé par une couronne. Ce sujet iconographique illustre également des châsses émaillées du 13e siècle en Corrèze, Creuse et Haute-Vienne.

Au fil du temps, la solennité liturgique de l’Epiphanie chrétienne a inspiré diverses coutumes qui ont contribué à la popularité comme à la pérennité de la fête des Rois. La tradition du partage de la galette des Rois est la plus célèbre d’entre elles. Dès le 14e siècle, à Limoges, les marchands offraient une galette à leur seigneur dans laquelle une pièce de monnaie était cachée. Sa découverte désignait le roi, qui choisissait ensuite sa reine, et donnait aux pauvres une part du gâteau, appelée « la part de Dieu ». Toutefois, la graine légumineuse en forme de haricot, appelée fève, était plus communément utilisée.

Le gâteau rituel du jour des Rois était désigné, en langue limousine, par l’expression « Lou Reibeu », ainsi dénommé parce-que les convives acclamaient par ces mots celui qui découvrait la fève et devenait roi, chaque fois qu’il levait son verre pour boire. Les boulangers avaient pour coutume d’offrir le gâteau des Rois à leurs clients, ce qui occasionnait des frictions avec la corporation des pâtissiers. Dans son manuscrit de 1778, l’abbé Legros nous donne un dessin de cette pâtisserie à base de farine de froment : de forme ronde, elle est décorée de stries croisées en diagonale. En janvier 1790, les boulangers de Limoges profitèrent  des évènements politiques, et de leurs répercussions économiques sur la cherté des grains, pour cesser de fournir les galettes à titre gracieux. Face au mécontentement populaire, les officiers municipaux donnèrent l’ordre de reprendre cet usage.

C’est vers 1870 qu’apparaissent les figurines miniatures en porcelaine qui remplacent la fève naturelle. Elles proviennent tout d’abord d’Allemagne. Leur production se développe ensuite à Limoges grâce à Martial Ducongé (Limoges, 1875-1918), modeleur dans une manufacture à Lille, lorsqu’il revient dans sa ville natale en 1913. Suite à sa rencontre avec un pâtissier de Limoges qui achète des fèves en porcelaine de Saxe à Thuringe, il décide de se substituer aux anciens fournisseurs et fonde sa propre manufacture rue Saint-Surin, à Limoges, en 1914. Il la nomme « Au biscuit français ». Peu avant la fin de la première Guerre mondiale, l’usine se développe et occupe des locaux plus importants. Martial Ducongé crée des modèles et des moules qui permettent de reproduire des petits sujets, et il met au point leur fabrication.

De 1914 jusqu’aux environs de 1950, les fèves sont obtenues manuellement, après cette date elles sont produites à la machine. Après démoulage, séchage et ébardage, certains sujets reçoivent une glaçure d’émail. Les figurines, en biscuit de porcelaine blanche ou émaillées, représentent des baigneurs, animaux divers ou porte-bonheur comme le trèfle à quatre feuilles et le fer à cheval. Pour ses clients, Martial Ducongé qualifie sa porcelaine « d’articles jouets autrefois fabriqués par nos ennemis ». Du fait de la rupture du commerce avec l’Allemagne, suite à la guerre, Limoges détient alors le monopole exclusif de cette production. En 1918, Martial Ducongé meurt, victime de la grippe espagnole. Sa femme prend la direction de l’entreprise et, à la suite de son second mariage, la fabrique prend le nom de Ranque-Ducongé.

En 1924, Raoul Mousset, Léon Cloups et François Gaumondi créent une petite usine de porcelaine, avenue Galliéni, à Limoges (*), spécialisée dans la fabrication de porcelaine blanche fantaisie, dont les fèves. En 1964, Henri Laplagne, succède à son beau-père Léon Cloups. En 1974, la manufacture Ranque-Ducongé est acquise par la société Limoges Castel (*) qui transfère la production dans de nouveaux locaux en zone industrielle. En 1987, Limoges Castel est le premier fabricant français porcelainier de miniatures et objets cadeaux. Après ces périodes de prospérité, l’usine ferme dans les années 1990.

Si de nos jours ce type de production n’existe plus à Limoges, la traditionnelle fève en porcelaine est encore réalisée à Aubusson, en Creuse, depuis sept ans, par Alain Pinquier, l’un des trois derniers artisans français dans ce domaine. Formé aux métiers de la porcelaine à Limoges, il crée son propre atelier où chaque année il conçoit une douzaine de collections et produit environ 80 000 figurines. Il reçoit des commandes par milliers : de France ou de l’étranger. Les fèves, essentiellement plates, sont fabriquées à l’unité, après une première cuisson elles sont émaillées, puis elles subissent une deuxième cuisson avant d’être décorées, et à nouveau cuites. Leur iconographie s’inspire de caricatures comiques modernes, ou de cartes postales anciennes du village du boulanger qui utilise ces fèves dans ses galettes. Cette production, 100 % française, entre en concurrence avec celle des fèves d’importation, de Chine notamment, pour un coût de réalisation supérieur mais avec un prix de vente identique, ainsi, grâce à une distribution sans intermédiaire, l’activité d’Alain Pinquier reste viable et connaît actuellement un nouvel essor.

Aujourd’hui encore, le premier dimanche de janvier, nous aimons continuer cette ancienne coutume, partager la galette avec convivialité, et découvrir la fève cachée ; en France, comme à la Nouvelle-Orléans, à New-York, Londres ou Berlin.

 

Françoise Bourdillaud

(*) Voir dossiers d’étude Inventaire de Frédéric Pillet dans les bases Architecture et Mobilier sur Internet (http://www.culture.gouv.fr)